Prédication "La ville" (Gn 4,16-17; Ap 22,22-26)

Prédication

(sur Gn 4,16-17; Ap 22,22-26 lors de l'AG du 19 mars 2017)

Ces derniers temps, j’ai repris l’image de l’apôtre Paul qu’il utilise pour son église de Corinthe : l’église ou la communauté comme une lettre ouverte à la ville. La dernière fois, j’ai réfléchi avec vous sur l’image de l’église…l’église comme un centre de rencontre, l’église comme une auberge ou l’église à la maison ; c’était en quelque sorte une réflexion sur l’émetteur de la lettre. Aujourd’hui, j’aimerais rajouter quelques idées et questions sur le destinataire de la lettre : sur la ville !

La ville apparaît très vite au début du livre de Genèse (Gn 4,17ss) : c’est Caïn et ses fils qui construisent la première ville qui s’appelle d’après le prénom de son fils Hénoc. Le premier lieu de vie est le jardin d’Eden, et c’est vrai, les premiers récits bibliques qui parlent de la ville ont plutôt une vision négative sur la ville ; le vrai lieu de vie est le jardin, l’agriculture, la vie avec la nature. La première ville sera fondée après le meurtre par Caïn de son frère Abel – Abel qui est berger et qui représente la vie avec la nature et les animaux. Caïn s’installe dans la région de Nod (Gn 4,16) – le nom de cette région signifie ‘errance, vagabondage’, Caïn qui est en errance, loin de Dieu, fugitif sur la terre… Bâtir maintenant une ville est sans doute la tentation pour assurer sa propre sécurité et celle de sa famille – une sécurité qu’il cherche car il ne trouve plus cette sécurité en Dieu, lui qui s’est retiré de devant le Seigneur (4,16). Sans sécurité, fugitif, il bâtit alors une ville qu’il appelle Hénoc ; les noms ont une signification profonde dans les textes bibliques ; le nom « Hénoc » ça veut dire ‘commencement, inauguration, début’ – pour dire par ce nom que Caïn recommence l’humanité. La fondation de la ville mais aussi les métiers qui sont inventés à ce moment sont la première performance de la culture ! Dans la descendance de Caïn sont mentionnés Yabal comme l’ancêtre des nomades habitant sous des tentes et au milieu de leurs troupeaux, Youbal comme ancêtre de tous ceux qui jouent de la lyre et de la flûte et Tsilla pour le métier des forgerons qui produisent tous les instruments de bronze et de fer. Mais retirée de devant le Seigneur, en cherchant sa propre sécurité, la ville est considérée au début de l’histoire humaine comme un lieu de l’homme sans Dieu, l’homme qui ne cherche que sa propre gloire.

C’est le récit de la construction de la tour de Babel en Gn 11 qui montre la ville et ses ambitions par excellence, la volonté des hommes de devenir aussi grands que Dieu et de se faire un nom par eux-mêmes. Les hommes qui parlent encore une langue commune choisissent une région, la vaste plaine dans le pays de Shinéar, où il veulent construire une extrême grande ville et comme symbole de la grandeur une tour « dont le sommet atteindra jusqu’au ciel. » (Gn 11,4) – bien sûr avec l’intention que leur nom devienne célèbre, célèbre par leur performance, par eux-mêmes. « Mais cette construction qui devrait manifester la puissance de l’homme et son autonomie par rapport à Dieu, devient le lieu de la non-construction, de la confusion – ce qui est selon le texte, la signification du nom Babel ». (Habiter la ville : attention chantier, sous dir. Isabelle Grellier / Patricia Rohner-Hégé, Olivétan, p.56). Le nom Babel signifie – d’après la compréhension du texte biblique – brouillage, perturbation ou confusion. La ville est symbole de la non-compréhension, d’une grande diversité et d’une non-communication, au lieu d’être un lieu d’écoute et de rencontre.

Alors que nous vivons dans une ville avec une grande densité d’habitants, une grande diversité, les habitants dans la ville se croisent sans se rencontrer, les gens se voient sans s’apercevoir et ils vivent côte à côte sans partager vraiment la vie. C’est avec la modernité industrielle que la ville et l’individualisation se sont accélérées. Les campagnes ont vécu une hémorragie et les villes ont grandi, accueilli les nouveaux travailleurs. Le ‘processus de la civilisation’ (Norbert Elias) et en même temps un processus de l’individualisation : Il était pendant des siècles évident et naturel que toute la famille mange dans un grand plat creux (saladier), puis on a commencé à manger dans des assiettes individuelles. La famille dormait ensemble dans un lit familial, puis chaque membre de la famille se couchait dans son propre lit. C’est au 18ème siècle qu’en France les premiers restaurants apparaissent où les clients mangent à une table individuelle avec un plat choisi, alors que jusque là, on mangeait à la table d’hôte un repas unique avec les autres.

Mais aujourd’hui, l’individualisation est encore poussée beaucoup plus loin. Aujourd’hui l’individu est obligé d’inventer sa vie même dans les domaines de sa profession, de sa conception de la famille et aussi de sa croyance. Jadis, il était clair que le fils d’un boulanger devienne lui aussi boulanger…et son fils également boulanger. Mais aujourd’hui les rôles de famille et de sexe, les professions futures et mêmes les croyances auxquelles l’individu veut adhérer, ne sont plus fixes et déterminés. Tout est possible (ou presque). Cela permet à l’individu une très grande liberté, mais également une grande charge – de façonner sa propre vie, de faire son propre ‘design de vie’. Je vous rappelle la situation dans le magasin devant la grande quantité de shampoing…il y la liberté de choix, mais aussi la pression de trouver son shampoing personnel qui correspond à sa personnalité et son caractère…et le stress qui y correspond quand le shampoing préféré ne se trouve pas dans l’étagère.

A la fin de l’histoire primitive que la Bible en Gn 1-11 raconte sur l’humanité, la grande question qui se pose est la suivante : Est-ce que Dieu abandonne l’humanité ? Est-ce que Dieu rompt son alliance avec l’humanité face au péché et à la catastrophe qui s’est aggravée de plus en plus (du premier meurtre jusqu’à l’orgueil de construire une tour jusqu’au ciel) ? Est-ce que le péché et ses conséquences sont si grands que Dieu ne veut plus de cette humanité ? Non, nous raconte la Bible, Dieu n’abandonne pas l’humanité, mais commence une nouvelle histoire avec Abraham – l’histoire du salut.

Et Dieu n’abandonne pas la ville, la ville n’est pas condamnée à la séparation totale avec Dieu ! Jérusalem, la ville sainte, en est le symbole que Dieu n’a pas abandonné la ville. Même si le temple de Jérusalem et la ville elle-même gardent une certaine ambiguïté, Dieu choisit cette ville et le temple pour y habiter, s’y incarner et la bénir avec sa présence. Dieu accepte le choix d’un homme, de David, (et des hommes pour vivre dans des villes), et rejoint les hommes, les habitants de la ville là où ils vivent. Il s’incarne dans la ville terrestre – une ville Jérusalem qui sera aussi marquée par la violence, l’injustice et l’idolâtrie comme nous en témoigne la Bible – afin de rejoindre les hommes, afin de réécrire de nouveau une nouvelle histoire. Pour enfin, transformer la ville Jérusalem complètement : la vision de l’apocalypse (21,22-26) nous décrit une ville ouverte, sans portes qui ne se ferment jamais, où les nations viennent et ou la ville elle-même devient le sanctuaire et le lieu même de la présence de Dieu. Dieu qui n’abandonne pas la ville qui se voulait comme un lieu de nouveauté et de commencement, qui se voulait comme un lieu sans Dieu (créé par Caïn qui s’est retiré de devant le Seigneur), mais une ville qui sera remplie et éclairée par la présence de Dieu.

Dieu qui s’incarne dans la ville comme le Christ qui fait le chemin vers les hommes, ainsi nous le raconte l’hymne de Phil 2,5-11. Dieu prend sa place dans la ville, accompagne les hommes en ville et les transforme en même temps. Pour l’Eglise cela signifie aussi qu’elle a sa place dans la ville et qu’elle doit s’incarner dans le lieu où elle se trouve et le transformer. En suivant le mouvement de Dieu qui cherche les hommes et en suivant le Christ qui s’est abaissé à la rencontre des hommes, l’Eglise se trouve – en écoutant la Parole de Dieu, en restant obéissant au chemin que Dieu lui montre – dans la ville, dans le quartier de la ville pour témoigner par sa foi le Christ et son Dieu !