Le sens du don

 

Donner ? Pourquoi faire ?!

 

Parler de don en Église, c'est d'abord parler de ce que Dieu nous donne. C'est par Lui que nous existons, individuellement comme en communauté. Ainsi, toute l'histoire du salut que nous découvrons dans la Bible peut être lue par le prisme du don que Dieu fait aux humains : don de la création, don du souffle de vie, don de l'alliance et de la terre, don de la loi pour conduire son peuple dans son errance et don de la manne pour le nourrir dans le désert, don des prophètes qui rappellent au peuple comment retourner à Dieu et bien sûr don de soi lorsque Dieu choisit de venir nous rejoindre dans notre humanité en Jésus de Nazareth. L’Église elle-même n'existe que parce qu'elle est appelée par le Christ qui est à la fois son socle et sa tête et sans qui elle ne serait pas.
Avant d'être des donneurs potentiels, nous sommes donc toujours d'abord des receveurs. Prendre conscience de cela, c'est vivre dans la reconnaissance pour ce qui nous est donné sans que nous le méritions, et non dans la revendication de ce que nous estimons mériter. Voilà qui pourrait changer bien des choses dans notre manière d'être au monde !

Dieu donne. Et quand il donne, il n'attend rien en retour. C'est le sens même du don : renoncer à toute possibilité d'exiger quelque chose en retour, et accepter de perdre le contrôle sur ce qu'on donne. Cette expérience nous la faisons au quotidien, lorsque nous donnons et lorsque nous recevons. Si nous ne pouvons pas rendre à Dieu ce qu'il nous donne (et cela n'aurait aucun sens !), nous pouvons par contre exprimer notre reconnaissance, dans les deux sens du terme : dire et accepter que ce que nous sommes et ce que nous avons nous vient de Lui ; dire merci pour tout cela, dans la prière, à travers l'offrande et dans nos manières d'être avec les autres.

C'est peut-être aussi le sens de cette parabole que Jésus raconte en Matthieu 25 : à chaque fois que nous avons donné à manger à celui qui avait faim ou à boire à celui qui avait soif, à chaque fois que nous avons visité un prisonnier ou un malade, à chaque fois que nous avons accueilli un étranger, c'est le Christ lui-même que nous avons nourri, visité ou accueilli. Dieu n'attend pas de nous que nous Lui rendions quoi que ce soit, mais Il se réjouit quand nous partageons ce que nous avons reçu avec d'autres, quand nous faisons fructifier les dons qu'Il nous a fait, quand nous sommes porteurs de vie à notre tour.

D'une certaine manière, ce n'est qu'en donnant que nous recevons véritablement les dons qui nous sont faits. Car à quoi me sert d'avoir le don de la musique, de la peinture, de l'écoute de l'autre, de faire rire ou de consoler, d'enseigner ou d'apprendre, d'organiser, de soigner, de jardiner, de coudre, de réparer, de cuisiner... si je ne fais pas vivre ce don en en faisant profiter les autres ?

 


Je donne, donc je suis !

 

Pour beaucoup d'associations dont la vie financière dépend principalement des dons qui leur sont faits, le mois de décembre est attendu : les campagnes d'appels aux dons se multiplient, les chèques affluent. L’Église n'échappe pas à cette tendance ! Pour les donateurs, c'est aussi l'occasion de faire le point sur les dons qu'ils ont fait aux œuvres de leur choix tout au long de l'année, et éventuellement de choisir quelques autres bénéficiaires.
Quand nous donnons, nous le faisons d'abord pour les autres, pour des projets ou des associations que nous voulons soutenir, pour aider à la recherche contre telle ou telle maladie, pour être solidaires avec des situations qui nous tiennent à cœur, pour permettre à l'Eglise de payer ses pasteurs et d'entretenir ses locaux, de proposer des temps de formation ou des rassemblements. Mais est-ce que nous réalisons que lorsque nous donnons, nous le faisons aussi pour nous mêmes ? Pas seulement pour bénéficier d'éventuelles réductions d'impôts, mais parce que donner c'est aussi d'une certaine manière se libérer du pouvoir que l'argent exerce sur nous pour s'en remettre entre les mains de Dieu.

C'est peut-être ce que Jésus cherche à montrer à ses disciples lorsqu'il attire leur attention sur cette pauvre veuve qui met deux petites pièces de monnaie dans le Trésor du temple de Jérusalem :

S'étant assis en face du Trésor, il regardait comment la foule y mettait de la monnaie de bronze. Nombre de riches mettaient beaucoup. Vint aussi une pauvre veuve qui mit deux leptes valant un quadrant. Alors il appela ses disciples et leur dit : Amen, je vous le dis, cette pauvre veuve a mis plus que tous ceux qui ont mis quelque chose dans le Trésor ; car tous ont mis de leur abondance, mais elle, elle a mis, de son manque, tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle avait pour vivre.
(Marc 12,41-44)

La veuve donne de son manque, nous dit Jésus, elle donne tout ce qu'elle a pour vivre, elle donne sa vie. Si Jésus nous invite à nous arrêter sur son geste et à le prendre en considération, je ne crois pas que ce soit pour nous nous parler de l'économie du temple ou de la participation de la veuve à la trésorerie de ce dernier. Je ne crois pas qu'il s'agisse d'un « l'important c'est de participer » ou d'un « ce sont les petites gouttes d'eau qui font la grande rivière » dans ce cas précis, même si tout cela reste vrai ! Une seule pièce aurait alors suffi.

Pour la trésorerie du temple, son geste n'est rien. Mais pour elle, son geste est tout.

En abandonnant tout ce qu'elle a, elle s'abandonne entièrement à Dieu. Elle accepte, pas seulement en théorie, mais jusque dans sa manière de vivre, que sa vie dépend de Dieu seul et non pas de sa richesse, aussi petite soit-elle. Par le don, elle se libère ainsi de la tentation de vouloir être le maître de sa propre vie, là où les riches restent sous la domination de leur argent puisque c'est de leur abondance, et non pas de leur manque, qu'ils donnent... C'est ainsi qu'un autre jeune homme riche repart tout triste de sa rencontre avec Jésus qui lui dit que pour hériter la vie éternelle il lui manque une seule chose, lui qui observe depuis toujours la loi de Dieu : vendre tout ce qu'il a et le donner aux pauvres (Marc 10).
Jésus nous rappelle à travers ces deux histoires que notre identité ne nous vient pas de ce que nous avons, mais bien de ce que nous sommes prêts à abandonner pour confier notre vie à Dieu : je donne, j'aban-donne, donc je suis !

Le don véritable est ainsi un geste d'abandon. C'est un geste par lequel nous nous abandonnons à Dieu, par lequel nous acceptons de lui faire confiance pour demain. Or ceci va à l'encontre de la société dans laquelle nous vivons et qui nous enseigne sans cesse à nous prémunir de tous les risques du lendemain et notamment des risques financiers. C'est pourquoi il nous faut sans cesse réapprendre à vivre de cette confiance, personnellement comme en Église, parce que la volonté de contrôler demain est aussi une tentation forte de nos Églises quand elles cherchent à sécuriser leurs lendemains au lieu de les remettre avec confiance entre les mains de Dieu.

 


Se constituer un trésor pour Dieu

 

Si le don est un geste d'abandon par lequel nous témoignons de notre confiance en Dieu, alors il ne peut pas être le dernier geste, celui que nous faisons une fois que nous nous sommes assurés que nous ne manquons de rien.
Si le don est un signe de reconnaissance par lequel nous témoignons que tout nous vient de Dieu, alors il ne peut pas être le signe que nous posons uniquement si nous en avons encore la possibilité, à la fin du mois ou à la fin de l'année.
Pour que le don soit véritablement un geste de reconnaissance et un geste d'abandon, il doit être premier. Donner, c'est choisir de renoncer à une part de ce que je possède ou de ce que je pourrai posséder : ce n'est pas donner de mon superflu une fois que toutes les autres dépenses ont été faites. Ainsi, par le don, nous pouvons exprimer au monde ce qui fonde notre liberté chrétienne : la certitude que notre valeur nous est donnée par l'amour de Dieu, et non par la consommation ou l'accumulation de biens, la réussite personnelle ou professionnelle, la correspondance aux standards que la société nous impose ou du moins nous propose. Le don prend alors un autre sens encore : il est témoignage de notre foi dans le monde, il est l'acte par lequel nous disons aux autres que c'est en Dieu que nous nous confions.

Lorsque Paul organise sa collecte pour les saints qui sont à Jérusalem, collecte qui est évoquée dans le livre des Actes et dans plusieurs des épîtres de l'apôtre, il recommande ceci aux gens de Corinthe :

Pour ce qui concerne la collecte en faveur des saints, faites, vous aussi, comme je l'ai prescrit aux Eglises de Galatie. Que chacun de vous, le premier jour de la semaine, mette à part chez lui ce qu'il pourra, selon ses moyens, afin qu'on n'attende pas mon arrivée pour faire les collectes.
(I Corinthiens 16,1-2).

Mettre à part. Mettre à part dans nos vies ce que nous pouvons, à la mesure de nos moyens. Ni trop, ni trop peu. Le mettre à part pour Dieu, pour le service de l’Évangile, pour l'amour du prochain. Mettre à part un peu de temps. Mettre à part un peu d'argent. Le mettre à part dès le premier jour de la semaine. Non pas de manière inconsciente ou démesurée, mais en donnant la première place à Dieu dans ma vie. Mettre à part un peu de temps pour Dieu, comme j'essaye d'en mettre à part pour moi, pour ma famille, pour mes loisirs. Inscrire dans mon emploi du temps le temps de la prière, de la lecture biblique, de la participation au culte. Prévoir ce temps dans l'organisation de ma journée ou de ma semaine. Mettre à part un peu d'argent pour Dieu, comme j'essaye d'en mettre à part pour mes enfants, pour ma retraite. Ouvrir un compte pour le service de l'Evangile, pour la solidarité avec mon prochain. Le remplir au début de chaque mois, en faisant le choix d'y consacrer un peu de ce que je possède.

Ce don là n'est pas une contrainte, il n'est pas non plus une obligation morale ou spirituelle. Il n'est pas un sacrifice. Il n'est pas le fruit de la culpabilité, une manière de se donner bonne conscience et surtout pas une manière d'acheter son salut. Mais il est un acte de liberté par lequel je marque dans le concret de ma vie que je choisis de confier ma vie à Dieu. Il est un acte de joie !