Retour sur le week-end paroissial : "le salut n'est pas à vendre"


Après les réunions consacrées à la création ("la création n’est pas à vendre") puis à l'humain ("l'être humain n’est pas à vendre") notre Eglise gardait le Cap vers 2017  les 4 et 5 février avec deux réunions dont le thème avait, à l’orée du 500e anniversaire de la publication des 95 thèses, une coloration fortement luthérienne : "le salut n’est pas à vendre".

 

La table-ronde interreligieuse


La première réunion était une réunion inter-religieuse animée par Youssef Cherraj, imam de la mosquée Es Salam et du Centre Islamique du Havre, et par Mgr. Jean Luc Brunin, évêque du Havre.


L’intervention de Youssef Cherraj était marquée par une grande fermeté dans la conviction et les affirmations, un refus du compromis, qui n’excluaient pas une écoute attentive de l’auditoire et des éventuels contradicteurs.
Pour l’Islam la condition essentielle du salut est d’avoir la foi. Le salut concerne aussi bien le présent que l’avenir. C’est ce qu’affirme le v. 82 de la sourate 6 : « Ceux qui croient et n’ont pas obscurci leur foi d’iniquité, ceux-là ont la sécurité. Ils seront bien guidés ».
Il s’agit d’une foi agissante qui guide le fidèle sur un chemin de justice et de bienveillance et qui concerne aussi bien sa vie intérieure (la prière) que sa vie extérieure et sa relation aux autres humains.
Perdre le salut (« le vendre »), c’est commettre l’injustice à l’égard de sa propre personne, des autres, et surtout perdre la relation à Dieu : « oublier Dieu ».
Pour celui qui suit la voie de Dieu, la vie a un sens . Quitter la voie de Dieu, l’oublier, c’est tomber dans l’illusion, « le sommeil ».
Le doute est l’ennemi du salut, d’où l’importance d’une relation directe avec Dieu, en particulier par la prière : « par la prière que nous semons la nuit, nous récolterons des fruits le jour ».
Ainsi, même si certains propos pouvaient paraître excessifs, en particulier ceux qui écartent tout doute comme radicalement mauvais, il était intéressant de noter de nombreux points de convergence avec la foi chrétienne : la priorité reconnue à la foi, une foi qu’il se vit en actes bienveillants, l’importance d’une relation directe et confiante avec Dieu, d’un bon choix guidé par Dieu, l’adhésion volontaire à la doctrine du salut, fondée sur la liberté du croyant.
La conclusion de l’exposé ne pouvait qu’être approuvée par tous les participants chrétiens, quelle que soit leur confession : « le salut c’est vivre avec Dieu, c’est avoir Dieu dans son cœur ».


L’intervention de Mgr Jean-Luc Brunin n’a pas manqué de générer un certain étonnement dans l’assemblée, notamment auprès des protestants : après avoir condamné le trafic des indulgences au XVIe siècle, qui historiquement fut la cause déclenchante de la Réforme, l’évêque du Havre, se basant essentiellement sur les déclarations du pape François, mais aussi sur celles de ses prédécesseurs Jean Paul II et Benoît XVI, défend des positions très proches de celles soutenues jadis par Luther et les réformateurs : le salut, bien évidemment, ne s’achète pas. Il est déjà acquis par le Christ. Des expressions telles que « gagner le salut », « gagner son ciel », « faire son salut », sont parfaitement inappropriées, même si elles ont pu avoir une importance certaine dans un contexte historique et sociologique différent.
Le Pape récuse formellement, après Augustin, la théorie semi-pélagienne, qui veut que l’humanité soit marquée par le péché mais que l’homme puisse « coopérer» à son salut : pour Augustin, la grâce est en œuvre avant toute chose et les bonnes actions sont la conséquence de cette grâce donnée et reçue.Dans l’encyclique « Amoris Laetitia », le pape affirme qu’il faut accueillir le salut individuellement « car celui-ci est donné gratuitement à tout homme, quelles que soient sa condition et sa situation ».

L’Eglise existe simplement pour communiquer aux hommes le dessein de Dieu. En réponse à une question, Mgr Brunin insiste : la formule « hors de l’Eglise pas de salut » avait un sens lors des persécutions des premiers siècles. Elle ne correspond plus à l’état de la société et de la culture d’aujourd’hui. On peut être indifférent ou même hostile au christianisme et bénéficier du salut que Dieu offre à tous.
L’enfer, qui existe, est d’être séparé de Dieu. C’est la perte du lien confiant qui tel un lien familial unit le chrétien à son père. Nous ne sommes pas loin du Coram Deo (Face à Dieu) de Luther.

On le voit, même si « marcher ensemble ce n’est pas s’uniformiser », même si des divergences subsistent (le culte des saints, l’organisation ecclésiale…) la présentation des thèses catholiques après Vatican II, et encore plus depuis les trois derniers pontificats, n’est guère éloignée des positions protestantes. Pour Mgr Brunin, l’important est « d’approfondir ce qui nous est commun plutôt que ce qui nous sépare ».

Les deux orateurs concluent chacun d’une phrase qui ouvre plus de portes qu’elle n’en ferme : Youssef Cherraj : «Dieu imprime en nous le bien et le mal avant la Révélation »
Mgr Brunin : « Nous croyons ensemble, bien que de façon différente, en un Dieu unique ».

 

La conférence d'André Birmelé


La soirée était consacrée à une conférence-débat animée par André Birmelé, professeur de dogmatique à la Faculté de Théologie de Strasbourg et membre du Centre de Recherches Oecuméniques de la Fédération Luthérienne Mondiale.
Remercions le d’avoir su avec des mots simples, compréhensibles pour tous, avec humour et modestie, nous passionner et faire avancer notre compréhension de sujets aussi ardus que «le salut, la grâce, le péché… ».


Le thème de son exposé, "le salut, la grâce en disgrâce", peut être considéré comme la suite et l’approfondissement des deux exposés précédents.


Un rappel historique montre l’importance de l’effort de rapprochement œcuménique mis en œuvre depuis plus de 100 ans et qui s’est considérablement accru depuis Vatican II, pour aboutir, dans l’esprit de Pentecôte, à la levée des anathèmes réciproques et à une Déclaration Commune sur la Justification alut en 1999. En 2016 le pape, participant à l’assemblée luthérienne mondiale de Lund en Suède, a conclu son intervention par ces mots : « J’exprime ma reconnaissance pour les percées théologiques de la Réforme et pour la richesse spirituelle de la Réforme »
L’exposé d’André Birmelé sera guidé par le souci de montrer que de nombreux différends n’en étaient pas, et que la plupart ont été résolus ou sont en voie de solution. Une démarche tout à fait similaire à celle de Mgr. Brunin.
Pour A. Birmelé. l’apport de Luther à la compréhension du salut, est d’avoir mis en évidence le caractère relationnel de la Bible. Le péché n’est pas un ou des actes mauvais : c’est la rupture de la relation avec Dieu, ce qui, si l’on relit attentivement Gen.3, « conduit l’homme à se prendre pour Dieu ». C’est le risque de l’ « égologie ».
La grâce, au contraire, est la certitude d’être gratuitement un enfant de Dieu : Dieu me dit : « je te libère, je te donne une existence à réaliser, je t’appelle par ton nom, tu es à moi » et ainsi « ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal. 2.20).
Dès lors le thème classique de la justification par la foi perd de sa signification : la justice a déjà été faite. Le terme allemand pour justification, Rechtsfertigung, traduit bien le fait que celle-ci est accomplie (fertig) et évoque le "tout est accompli" de la crucifixion. Celle-ci n’est plus le triomphe de la mort mais un accomplissement de la vie.
Cette relation se retrouve dans l’Ecriture : l’Ecriture n’est pas la parole de Dieu, mais son véhicule, un « billet doux » qui m’est adressé à moi, et où je peux entendre la parole de Dieu grâce à l’Esprit. Le salut n’est rien d’autre que d’accepter cette relation et de se déclarer enfant de Dieu, d’accepter que Christ se donne dans la Parole et les sacrements.


Il convient de se méfier du mot « grâce » : la gratuité du don peut avoir une consonance négative (« umsonst » en allemand) que l’on retrouve dans des expressions telles que « Noé trouva grâce à ses yeux » etc… et faire considérer la grâce comme une négation de la justice. Là encore la relation de type « familial », du père à son fils, est ce qui rend le mieux compte de la notion de grâce : la grâce de dieu, c’est Dieu qui nous dit : «allez, tu es mon enfant … accepte d’être mon enfant ».
Ainsi, si l’on veut « remonter à la source », c’est-à-dire « nager à contre-courant », beaucoup de notions sont inversées : la mort n’est plus ce qui domine la vie. Elle est vaincue par la vie (« la mort est morte »). Ce qui est sagesse devient folie. L’important n’est plus de faire mais d’être. Dans le récit de Pâques, c’est nous qui devenons des anges, témoins du tombeau vide et agents de la proclamation.
L’enfer c’est la perte de la relation qui nous unit à Dieu (une idée déjà exprimée par les deux orateurs précédents). Le pire serait « d’être assis sur un nuage, à chanter pour l’éternité Alléluia ».


On le voit, ces trois interventions n’occultent pas les divergences que comporte la notion de salut dans chaque religion mais elles ont permis de dégager certain points communs : l’importance première de la foi qui devient elle-même génératrice de bonnes actions, la liberté du croyant, le fait que l’enfer est unanimement reconnu comme la perte de la relation qui unit le croyant à Dieu. Ainsi est réaffirmé le lien qui est l’essence de la religion : lien de l’homme à Dieu, lien de l’homme à l’homme.

 

La prédication d'André Birmelé


Ce week-end « théologique » s’est poursuivi le lendemain par la prédication d’André Birmelé lors du culte dominical. Une illustration de ses propos de la veille à partir d’une lecture de la parabole du Fils Prodigue (Luc 15) qu’il préfère appeler la parabole du Fils Retrouvé.
Une lecture qui montre en effet l’inversion de ce que l’on lit habituellement dans cette parabole : c’est le fils qui accueille le père, c’est le père qui supplie et s’abaisse devant son enfant. La notion de péché n’existe pas, sauf dans l’esprit du frère aîné. La parabole ne parle que de la relation qui les lie, sans condition. Elle célèbre la victoire de la vie sur la mort :« Il était mort et il est revenu à la vie. » Pour A. Birmelé, nous pouvons nous identifier au Fils Prodigue, assurés que nous sommes de la bonté paternelle.


En guise de conclusion A. B. rappelle la phrase de Luther : « Dieu n’aime pas les êtres humains parce qu’ils sont beaux, mais les êtres humains sont beaux parce qu’ils se sont aimés de Dieu ».

 

Jaques Beurier