Une fraternité sans frontières

 

Le terme français “fraternité” désigne une relation entre frères et soeurs mais aussi par extension une relation entre personnes qui sont liées par des choses qu'elles ont en commun, par exemple : des parents, une langue, une culture, une terre, des intérêts, une nationalité, une foi. La fraternité se déploie ainsi dans le cadre d'un “liant” commun, ou, dit autrement, dans le cadre d'une communauté à laquelle on appartient, sans toujours l'avoir choisi préalablement d'ailleurs – du moins consciemment.
Ce “liant” est ce qui rapproche les uns des autres et il peut être le ferment d'une belle solidarité. Mais il est aussi ce qui peut éloigner, là où on pense qu'on ne partage pas grand chose de “commun” avec d'autres (voire quasiment rien) : terreau d'indifférence ; ou encore là où apparaissent des conflits sur fond de jalousie ou d'incompréhension :
terreau de haine. Solidarité d'un côté, indifférence et haine de l'autre : la fraternité est fragile et trouve finalement son enjeu dans la réponse que chacune et chacun est prêt à donner à la question “qui est mon frère, ma soeur ?”.
Cette question rejoint celle qui est posée à Jésus par un spécialiste de la loi : “Qui est mon prochain ?” (évangile selon Luc ch. 10, v. 25-37). Si cet homme sait très bien dire ce qui est au coeur de sa foi (à savoir : aimer Dieu et aimer son prochain comme soi-même), il ne sait pas identifier qui il est appelé à aimer et il cherche où passe la frontière entre celles et ceux qui sont concernés et celles et ceux qui ne le sont pas. Jésus ne répondra pas directement à sa question. Il lui raconte la parabole dite “du bon Samaritain” et renvoie à l'homme une autre question : “lequel de ces trois te semble s'être fait le prochain de celui qui est tombé aux mains des bandits ?”. L'homme répond, bien sûr, qu'il s'agit de “celui qui a montré de la compassion envers lui”, acceptant au passage que ce titre de “prochain” puisse être attribué à un homme tellement éloigné de lui (un Samaritain : un ennemi, infréquentable !). “Va, et toi aussi, fais de même” conclut alors simplement Jésus.
Jésus ne répond pas, il déplace le problème. Il n'y a pas de frontière établie séparant ceux qui pourraient être “prochains” et ceux qui ne le seraient pas. Si frontière il y a, elle est quelque part dans le coeur de l'humain, dans sa capacité (ou non) à s'émouvoir du sort du blessé croisé au bord de la route, à ne pas se satisfaire de prendre soin de l'éviter mais de lui tendre la main et de faire ce qu'il peut pour l'aider à se remettre debout pour qu'il puisse in fine poursuivre son propre chemin. Jésus laisse penser ici que la question à se poser n'est pas “qui est mon prochain ?” mais “de qui suis-je prêt à me faire le prochain ?”. Aucune limite n'est posée, toute liberté est laissée.
De la même manière, il n'y a pas de frontière à la fraternité autre que celles que j'érigerais en me demandant : de qui suis-je prêt à me faire le frère, la soeur ?

Emmanuel Rouanet Pasteur