Paroles, paroles

Paroles et paroles, paroles
[…] Encore des mots, toujours des mots, les mêmes mots
[…] Rien que des mots
[…] Des mots magiques, des mots tactiques qui sonnent faux


Si justement sonnent ces paroles de cette magnifique chanson interprétée par Dalida. Si justes, ces mots, qu’ils résonnent d’actualité dans une époque où le poids assourdissant des médias et réseaux sociaux finit par donner la nausée et l’envie de se boucher les oreilles ou de hurler : « Silence ! silence ! »… puis de se retirer, chacun sur son « Aventin » personnel, en laissant le brouhaha de la cité, devenu inaudible, se dissoudre dans le « calme des hauteurs Olympiennes »… en espérant que la parole devenue cette fois « jupitérienne », ne descende à nouveau nous assourdir.
Pardon pour cette introduction métaphorique et revenons-en plutôt à la parole. Elle est d’argent quand le silence est d’or, dit la sagesse populaire qui exprime ainsi parfaitement l’ambiguïté de cette parole donnée aux hommes pour le meilleur comme pour le pire. Car, on peut la donner ou la couper, on peut la censurer, elle peut être le dernier mot laissé à l’accusé ; elle peut être d’honneur, elle peut être faite chaire, elle peut être consolante, réparatrice, franche ou sournoise, elle peut être d’amour, elle peut être d’évangile, de réconciliation mais elle peut aussi être assassine autant qu’édifiante ; elle peut devenir langue de bois, langue de vipère ; elle peut devenir ministère, elle peut pardonner ou condamner et encore calomnier.


Dieu aurait créé le monde par la parole, nous dit la Genèse. Jean reprend cette idée dans le prologue de son évangile : « Au commencement était le verbe et le verbe était en Dieu et le verbe était Dieu. » (Jean 1, 1 à 3). Puis la parole a été donnée aux hommes et tous parlaient la même langue. Mais, nous dit-on, l’homme l’a pervertie à Babel pour en faire une arme de domination à son usage exclusif. Alors Dieu a brouillé les langues et il faudra attendre la Pentecôte qui suit la résurrection pour que Dieu redonne aux hommes la possibilité de communiquer dans leurs langues respectives afin d’annoncer la bonne nouvelle au monde. Au travers de ces textes mythiques, on sent bien l’importance fondatrice et créatrice accordée à la parole et nous autres protestants y sommes particulièrement sensibles. La parole n’est-elle pas le fil rouge de la bible ?
C’est dire la responsabilité qu’est la nôtre quand on prend la parole, qu’on la coupe ou qu’on la censure. La parole nous permet de communiquer, mais que serait-elle sans le langage qui, lui, permet de conceptualiser les choses ? Or, le langage ce sont des mots agencés en phrases avec leurs sens et leurs nuances. Les mots sont acquis essentiellement dans la petite enfance. Alors où est l’égalité lorsque certains n’ont, faute d’apprentissage, qu’une centaine de mots à leur disposition, sachant qu’il en faudrait au minimum 5000 pour dialoguer, converser, argumenter ? Aussi, le recours pour pallier à ce manque devient souvent la violence, car chacun a besoin de s’exprimer d’une manière ou d’une autre. Pour paraphraser Jacques Brel, je dirais : « Comment convaincre un tambour » sans les mots, la parole qui apaise ? Ouvrez une école, vous fermerez une prison, disait Victor Hugo.


La parole est chose précieuse, elle est le propre de l’homme. Certes les animaux et même les végétaux communiquent entre eux, mais de façon restreinte et sauf preuve du contraire, sans le pouvoir de conceptualiser, donc d’argumenter et de convaincre. La parole est si précieuse qu’il convient de ne pas la gaspiller, la pervertir, voire, la prostituer. Et le dernier mot, laissons- le à Salomon : « Le sage tourne sept fois sa langue dans la bouche avant de parler. »


Daniel Leclercq