Question de cohérence


Faire ce que l'on dit, et dire ce que l'on fait, sans mensonge, sans faux-semblant. Il parait évident de chercher une telle cohérence, pour nos relations familiales ou amicales comme pour les personnes en situation de responsabilités politiques, économiques, sociales ou spirituelles. Que de scandales traversent notre société lorsque l'on apprend que celui ou celle qui prônait une certaine sobriété de vie a un mode de vie luxueux, que celui ou celle qui prônait un système de réussite au mérite n'a pas hésité à utiliser des passedroits, ou encore que celui ou celle qui prônait l'importance de prendre soin des plus faibles est capable d'abus en tous genres ou d'indifférence. La parole peut être trahie par les faits. Et les faits peuvent être biaisés par la parole : la parole est alors déformante, manipulatrice à des fins plus ou moins obscures, porteuse
de non-sens et non de sens. La conséquence est que la confiance est mise à mal, devenant méfiance voire défiance. 

Si elle n'est pas toujours aussi douloureuse, force est de constater que l'expérience d'un tel décalage entre parole et acte est chose assez courante. Il suffit pour s'en rendre compte de se regarder ne serait-ce qu'un peu “en vérité” pour être mis face à l'être humain et ses ambiguïtés quotidiennes : sans cesse tiraillé entre élans de compassion, égoïsmes, soifs de pouvoir, élans de solidarité, vraies repentances, fausses humilités, peurs de toutes sortes,...


Jésus raconte l'histoire de deux fils à qui leur père demande d'aller travailler dans la vigne (Matthieu 21, 28-32). Le premier déclare ne pas vouloir y aller, mais finira par y aller plus tard. Le second laisse entendre qu'il y ira, mais n'y ira pas. L'histoire ne comporte pas d'autres cas de figure où il y aurait cohérence entre le dire et le faire : un autre fils qui dirait oui et ferait, ou encore un autre qui dirait non et ne ferait pas. Il n'y a de place dans cette histoire que pour l'ambiguïté, que pour l'incohérence, que pour l'être humain tel qu'il est. Ainsi, on peut faire la volonté du Père tout en ayant dit ne pas vouloir la faire, et on peut aussi ne pas la faire tout en ayant dit vouloir la faire. Mille et une raisons ont pu amener chacun des deux fils à évoluer entre leur dire et leur faire, peut-être même d'ailleurs sans qu'ils en aient eu conscience. En tout cas, au final, les faits parleront d'euxmêmes, par-delà la parole énoncée auparavant.


Nos quêtes de cohérence, Jésus ne les disqualifie pas, mais il nous fait prendre conscience de l'insignifiance d'une parole absolutisée, prise séparément de l'action à laquelle elle se réfère. Il nous pointe à quel point la parole est fragile – et donc à manier avec précaution – car elle peut être trompeuse, pour celui ou celle qui l'énonce comme pour celui ou celle qui la reçoit. On ne peut faire fi de la réalité des ambigüités humaines sous l'horizon de la volonté de Dieu, certes pour le pire, mais aussi pour le meilleur.


Emmanuel Rouanet, pasteur