Lettre de la mort

Lettre de la Mort

 

Chers humains, chers amis, ai-je le droit de dire amis? Chers destinataires de ma lettre, chers vivants, c’est moi, la Mort, qui m’adresse à vous.

 

Cela vous parait peut être déplacé, que je m’exprime. Ne dit-on pas à juste titre que je m’approche d’habitude silencieusement ? Mais aujourd’hui, c’est mon jour. Sur vos calendriers c’est marqué « Toussaint », mais moi je lis : « Tous-morts » , ce qui revient au même. Vous avez pris l’habitude d’embellir le fait que vos proches soient partis en les nommant des « saints », disant : tous sont sanctifiés de la part de Dieu, une fois accueillis auprès de lui. Je ne dis pas le contraire. Mais pourquoi ignorer dans tout cela, le travail que j’accomplis, mon rôle si incontournable dans l’affaire?

 

Vous évoquez rarement mon nom, et si cela vous arrive vous baissez la voix et vous ne choisissez pas des mots encourageants. Alors, voilà, aujourd’hui, moi la Mort, je vais me prononcer à ma façon. Je vais vous raconter mon histoire.

 

Pour ceci il faut remonter dans le temps, très loin dans le temps, jusqu’au début. J’étais déjà au Paradis, dans les premiers instants du Monde. Dieu même a eu besoin de moi. Ce que je suis et ce que je fais, c’était SA décision. Et de même qu’aucun prophète ou autre serviteur n’a su refuser une vocation de la part du très Haut, moi non plus je n’ai pas pu échapper à ma destinée. Mais j’avoue, qu’au départ les conditions de travail n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. Le créateur voyait mon rôle plutôt comme quelqu’un qui va à la récolte. Le temps accompli, je devais aller accueillir les bras ouverts des personnes rassasiées du temps qui leur avait été accordé sur terre pour les accompagner vers la grande lumière de l’amour divin. Ce fut le plan au départ, mais les choses se sont passées autrement. Je me doutais bien que les choses allaient changer le jour où les humains devraient quitter le paradis. Je suppliais le Seigneur de pouvoir rester, moi. Mais lui-même a décidé de les suivre et il m’a demandé de faire de même, oui, il a même pris des mesures pour que personnes ne touche au fruit qui permettait la vie éternelle. J’ai vite compris pourquoi: La vie hors du Paradis est souvent cruelle et dure. Tant mieux si cela ne dure pas éternellement. Mais quel désarroi parfois quand je vois de quoi l’homme est capable pour faire empirer la situation. Je suis bien placé pour témoigner des situations atroces. C’est moi, qui ramasse et prends dans mes bras:

Ma liste est longue, et si un jour je devais terminer mon travail j’aurai besoin de toute une éternité pour oublier ces images qui me traumatisent toujours de nouveau. Il y a trop souvent des situations où je déteste mon boulot.

 

Comme ce jour inoubliable il y a presque 2000 ans :

Oui, c’était moi aussi, qui ai pris Jésus dans mes bras, lui caressant les plaies, sentant la sueur et le gout amer du dernier souffle qu’il avait expiré. Il pesait lourdement dans mes bras car, croyez moi, j’étais révoltée. Le créateur m’avait promis qu’avec celui-là, avec ce Jésus, les choses allaient changer, mais le voilà dans mes bras, comme tant d’autres avant lui, lui promesse de la vie, constellé de traces de torture et sans force. Il faisait le même chemin que les autres. Lui aussi avait besoin que je le porte et que je l’emmène avec moi. Ce fut certainement un des jours les plus durs de ma carrière.

Et il m’a fallu du temps pour voir et pour comprendre le changement. Car enfin, à travers le destin de Jésus de Nazareth, le créateur faisait comprendre à tout le monde, que ce n’était pas moi, la Mort, l’acte final d’une vie, mais le créateur. J’ai vu avec plaisir et avec soulagement que Jésus rejoignait la lumière et l’amour divin de Dieu. Ce fut presque comme au temps du Paradis. J’ai repris espérance et confiance, certitude même, que les gens que j’accompagnais n’étaient pas perdus, mais dans de bonnes mains …et je ne parle pas des miennes !

Bien sûr je reste révoltée quand je vois tous ces gens arrachés à leurs vies dans des conditions cruelles, mais je fais de nouveau confiance que ce n’est ni la volonté de Dieu et ni le dernier mot de l’histoire du monde.

Cette joie et ce bonheur m’ont même rendue capable de pardonner tous ceux qui pensaient que je devais rager dans mon coin, frustrée par la force du Créateur, qui était capable de faire ressusciter. Je passe outre les représentations dans l’art et dans les cantiques pour se moquer de moi !

Qui d’entre vous voudrait changer avec moi, s’il vous plait ??? Personne, n’est-ce pas … et n’ayez pas peur, car c’est moi qu’on avait choisie dans le temps et non vous, alors laissez-moi faire mon travail sans vous moquer de moi.

 

Et puisque je suis en train de me confier à vous, permettez-moi encore quelques observations par rapport à notre relation. Entre vous, les vivants, et moi, la Mort. Je la trouve parfois paradoxale, notre relation:

 

Vous vous moquez de moi et vous ne voulez pas de moi … ok… - mais au lieu de retarder mon arrivée, vous me submergez de travail :

 

Ecoutez-moi bien : Je viendrai de toute façon un jour ou l’autre, alors pourquoi accélérer les choses ? Profitez de la vie qui vous est donnée! C’est cela que voulait le Créateur. Profiter d’une façon responsable…

 

Ou encore un autre paradoxe:

Vous vous moquez de moi et vous ne voulez pas de moi, mais en même temps vous êtes tentés de vous servir de moi, de faire du commerce avec moi.

 

Il y a presque 500 ans, la veille de mon jour de fête, la veille de « Toussaint/Tous morts », le professeur de théologie Martin Luther a fait quelque chose qui m’a beaucoup plu. Il s’est opposé à ceux qui voulaient gagner de l’argent avec la peur des gens face à la mort. A l’époque on vendait des indulgences, des papiers promettant d’abréger le temps dans le soit disant « purgatoire », un endroit imaginé par des humains où on devait se purifier pour être accueilli un jour par Dieu. En gros, ces marchands racontaient aux gens que mon travail n’était pas uniquement l’accueil et l’accompagnement vers Dieu, mais que je tenais une sorte de pressing gigantesque pour les préparer à la rencontre avec Dieu. Vu mon emploi de temps je n’étudie pas tous les jours les écritures, mais je les étudie quand même et j’ai mes oreilles partout, alors je n’ai jamais compris comment on pouvait croire ceci. N’est-ce pas écrit que c’est Dieu qui purifie, que c’est Dieu qui donne un habit blanc quand on rentre pour la fête, que c’est Dieu qui est Amour … depuis quand l’amour a besoin de propreté ? N’ont-ils pas vu à travers Jésus de Nazareth à quel point Dieu était capable d’aimer et de pardonner malgré les taches sur nos consciences?

 

Il y a 500 ans grâce au courage de plusieurs personnes ce marché avec la peur a pu être cassé, mais il y a toujours de nouveau d’autres types de marchés qui se mettent en place en mon nom.

Juste un exemple: Il y a maintenant des marchands qui promettent qu’avec eux on peut mourir dans la « dignité ». Déjà je ne comprends pas pourquoi boire un breuvage qui fait mourir dans une chambre d’Hôtel en Suisse serait plus digne que d’autres types de mort, mais je sais que les gens sont prêts à payer cher pour ça ! Alors qu’avec moi tout simplement ce serait gratuit!! Malheureusement je suis silencieuse, donc cela ne m’appartient pas d’intervenir et de casser les marchés de ces jours-ci.

 

Mais depuis que le créateur m’a confié mon travail au temps du paradis, et depuis que j’ai vu à travers Jésus de Nazareth que le Créateur, le très Haut, veut la vie, nous donne la vie et protège la vie au-delà de la mort sur terre, depuis ce temps je me réjouis des gens qui savent vivre et apprécier la vie jusqu’au bout, honorer la vie et fêter la vie, et s’il le faut accompagner la vie jusqu’au bout.

 

Chers vivants, je vous quitte sur ces quelques mots, jusqu’au jour où on se verra face à face.

D’ici là je vous souhaite tous les plaisirs de la vie et je vous conseille de ne pas trop investir dans la peur face à moi ; le jour où je viendrai vers vous, je viendrai comme ami de la Vie et je vous accueillerai au nom de Dieu pour vous conduire vers la lumière et l’amour éternel.

 

Croyez, les vivants, à mes sentiments les meilleurs

Votre dévouée

 

La Mort

 

Marly-le-Roi, 1/11/2015

 

 

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