Luc 5 17- 26 Le Pardon

Predication Céline Houzard : 3 Janvier 2016         Luc 5 17-26   Le Pardon

« Qu’y a-t-il de plus facile ; de dire « tes péchés te sont pardonnés » ou bien dire « Lève-toi et marche ? » Nous voilà interpellé par Jésus. Il nous demande notre avis. Alors qu’avons-nous à en dire de ce dilemme ?

Si parmi les textes proposés aujourd’hui, j’ai choisi ce fameux passage où Jésus guérit un paralysé c’est qu’il aborde ce thème sur lequel nous n’avons pas fini de réfléchir, oserai-je dire de peiner: le pardon.

Ce Pardon au cœur de notre pensée chrétienne, de nos prières quotidiennes... Si familier et pourtant si inaccessible que chaque fois que l’on s’en approche il semble s’éloigner tel un mirage sur un chemin écrasé de soleil. Un chemin si aride, qu’il m’a rendu, me rends parfois encore, impossible de prononcer ces paroles consolatrices «  Pardonne nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ».

Pardon à donner

Pardon à recevoir.

Pardon à cheminer comme nous allons le faire avec Luc.

Ce récit, présent dans les Evangiles de Matthieu, Marc et Luc, nous donne des indications quant au contexte, à la portée, de cette scène de pardon. Tout d’abord, elle prend place au milieu des récits concernant les laissés pour comptes, les exclus – le lépreux purifié, les collecteurs d’impôts qui se convertissent, et même les démoniaques guéris grâce aux porcs chez Matthieu. D’emblée, on pourrait croire la problématique posée : le pardon est affaire de guérison, de conversion... On pourrait croire... A voir...

L’autre élément de contexte que nous donne ce récit, c’est que le pardon concerne tout le monde : pharisiens, Dr de la loi. Ils sont venus, ils sont tous là. Ceux de Galilée, de Judée, de Jérusalem. A la différence du lépreux, guérit en catimini ; le pardon du paralysé est donné devant une foule nombreuse et prenant part activement à l’évènement.

Les plus présents, les plus actifs sont les pharisiens. Comme d’habitude, ils endossent le mauvais rôle. Celui du jugement, de la condamnation pointilleuse au nom de la loi, des pratiques rituelles, des habitudes enfermantes, de « ce qu’il est bien de faire ». Molière aurait attribué le rôle aux faux dévots, et nous à qui l’attribuerions nous ? Aux autres sans doute plutôt qu’à nous même. Car nous sommes autant dans le jugement et enfermés dans nos préjugés hypocrites que les Pharisiens !
Pour ces pharisiens présents ce jour-là, les choses sont claires. Les réponses sont simples à donner : le pardon appartient à Dieu et à lui seul. Point.  

Je ne peux m’empêcher de penser que cette réponse est celle de la facilité. Cette facilité de ne pas prendre la responsabilité de ce qui demande un effort.
Un sacré effort.
De se désengager purement et simplement.

Cependant, cette figure du désengagement des pharisiens est contrebalancée par celle des porteurs du paralysé. Eux s’engagent. Ils portent la civière. Ils cherchent le chemin.Ils montent sur le toit, démontent les tuiles. Agissants. Soutenants. Croyants. Le pardon accordé par Jésus dans quelques minutes est aussi leur victoire «  Voyant leur foi, [Jésus] dit « tes péchés te sont pardonnés »Leur confiance, leur bienveillance a ouvert le chemin du pardon à leur ami paralysé.

D’ailleurs qui est-il ce paralysé ? Peu d’informations nous sont données sur lui. Les différentes traductions de la Bible posent même la question de son mal « paralysé », « paralytique »... C’est tout à fait différent. On peut être paralysé par la peur, l’angoisse, la honte... des émotions, le psychique en un mot. Paralytique convoque plutôt des symptômes somatiques, fonctionnels : ne plus pouvoir marcher, bouger car les membres sont hors d’usage. Quel est donc ce mal dont cet homme souffre ?

Pendant toute la première partie du récit, ce paralysé est au second plan. Il est agi par les autres, plutôt que d’agir. Comme absent aux autres et à lui-même. Se laissant ballotter sur sa civière par son fatum. Son destin. Nous ignorons s’il a demandé à ses amis de le porter devant Jésus. Ses motivations nous sont inconnues.

Quel est-il ce destin au juste, nous ne le savons pas. A quoi est due sa paralysie ? Mystère. Dans la traduction de la Bible de Jérusalem, le terme civière est exprimé par « ce sur quoi il gisait ». Gise t-il sur une offense qu’il a infligée ? Ou sur une offense qu’il a subie ? Car si l’on prend le temps de s’arrêter sur ce que j’appellerai la dynamique du pardon nous faisons face à des motivations bien différentes, dont la manifestation est cependant parfois semblable.

C’est sûr, il existe deux sources à la soif du pardon : le donner et le recevoir. Et au milieu il y a le mal, engendré ou subi. Et finalement que l’on y regarde bien, c’est bien la paralysie qui s’installe dans toutes les situations où l’on se trouve. Car lorsque j’entends des personnes me parler de souffrance et de pardon, ce qui revient 99 fois sur 100  c’est : «  je ne me pardonne pas de ».

« Je ne me pardonnerai jamais d’avoir fait souffrir ma femme ; mon enfant »... Mais aussi  « je ne me pardonne pas de ne pas pouvoir pardonner à celui qui m’a fait subir une telle épreuve ».

Et c’est là que la dynamique du pardon s’enraye, se paralyse, lorsque la culpabilité pointe son nez. Cette consœur, cette sœur du pardon. Que la culpabilité étreigne celui qui a blessé autrui, détruit la vie, l’amour... soit. C’est dans l’ordre des choses.

Mais que celui qui a été blessé, détruit sente peser sur lui le fardeau de la culpabilité lié à la difficulté de pardonner, quelle tragédie ! Une double peine en quelque sorte.

Pardonner le mal subi, comme Lytta Basset le formule dans ses très beaux ouvrages, est un combat. Un combat contre l’offenseur, un combat contre soi-même.

Combat contre l’offenseur car l’on ressent de la haine, de la violence. Ressentir en soi l’envie de rendre le mal pour le mal subi à notre destructeur est inévitable, normal et sain. Oui sain quand cela s’inscrit dans une dynamique de transformation. Pourtant quel abîme de culpabilité cela suscite. Comme si la limite entre la pensée et l’action était abolie. Car oui il est sain de vouloir châtier son offenseur en pensée, mais pas en action. Toute la différence est dans le passage à l’acte et dans la durée de ce mouvement. Il arrive que certains ne parvienne pas à sortir de cette étape du chemin surtout quand l’offenseur est toujours présent, toujours agissant. Et là oui il s’agit de paralysie.

Le pardon est un combat contre soi-même. L’offensé peut vivre, ressentir le pardon comme le fait de cautionner le mal fait, le mal subi. Se rendre complice en quelque sorte des souffrances que l’on a reçues. Les accepter comme méritées si l’offenseur est pardonné, si lui s’en sort sans dommages. Mais il ne s’agit pas de dédouaner le bourreau des blessures infligées, ni de nier l’existence de ces blessures, la longueur du processus de cicatrisation. Seulement voilà, la paralysie guette aussi lorsque l’attente de la réparation est un préalable au pardon.

Il arrive parfois lors du combat avec l’offenseur, que l’on accorde son pardon et que celui-ci soit refusé. Que l’on ait dit « je te pardonne le mal que tu m’as fait » pour s’entendre répondre « rien à faire » ou pire qu’il ne soit absolument pas entendu, pris en compte. Que finalement il soit inexistant pour l’autre. Et là c’est un cataclysme : un don aussi précieux, aussi dur à réaliser après la souffrance ; un don nié. Une violence qui s’ajoute à la violence première. Causant une grande, très grande solitude.

Incommensurable solitude du pardon. 

Comment pardonner un conjoint qui détruit votre vie en vous quittant ? Comment pardonner un chauffard alcoolisé qui réduit la vie  d’un proche au fauteuil roulant? 

Et après ces heures sombres de novembre : Comment pardonner au terroriste qui, armé de sa haine aveugle ôte froidement  la vie d’un amour, d’un parent ?

Le plus souvent, à chaque fois presque, notre offenseur n’est pas repentant. Comment pardonner à une personne qui ne nous demande pas le pardon, qui ne témoigne pas de sa repentance après avoir semé la destruction ?

Est-ce seulement possible ?


Alors Oui Peut être que le pardon de ce conjoint, de ce chauffard, de ce terroriste est sur-humain; autre qu’humain. Qu’il demande trop. Qu’il demande tant que seul Dieu soit en mesure de le donner.

Que nous ne puissions, en quelque sorte, que « déléguer » notre pardon à Dieu. Que nous lui remettions l’acte, le pouvoir de pardonner. C’est d’ailleurs ce que nous disent les pharisiens.

Mais Jésus nous dit autre chose.

Car là comme souvent- j’ai envie de dire comme à chaque fois- les paroles mises en actes par Jésus retourne la situation.

Jusqu’à l’injonction de Jésus, le paralysé est agit, quasi absent. Il devient agissant lorsque Jésus lui fait un double don celui de la confiance et celui du choix. Dans ce passage, Jésus répète deux fois «  tes péchés te sont pardonnés » v21 et v 23. Le 1er reste sans écho. Les pharisiens réagissent mais quelle est la réaction du paralysé ? A priori, il n’en a pas. Les paroles n’ont pas apporté de changements.

Il faut dire que le verbe « pardonner » a une particularité, il est performatif. C’est-à-dire qu’il produit l’action lors de l’énonciation. Comme bénir. Prononcer le mot réalise la chose. Mais ni l’action, ni le résultat d’un tel énoncé ne sont visibles. Devant l’incrédulité de tous, des pharisiens comme du paralysé apparemment, que ces paroles soient agissantes ; que fait Jésus, il manifeste la puissance, la portée des paroles qu’il prononce en déplaçant l’action : « Lève-toi et marche ». Impossible de manquer le résultat de ces paroles ! Il rend visible l’existence du pardon ici et maintenant au milieu des hommes. Pas demain ou dans une autre dimension car donné par Dieu dans un futur plus ou moins immédiat, dans le Royaume ou lors du jugement dernier.

Et à la question de Jésus « lequel est le plus facile, de dire : Tes péchés te sont pardonnés ou de dire : lève-toi et marche ? » J’avoue, sans hésiter qu’il m’est plus facile –à moi- de dire Lève-toi et marche. Au risque que cela reste sans effet. Même Jésus s’y reprend à deux fois !

Car oui, il faut accepter que l’on puisse dire « je te pardonne » et que cela soit sans effet. Au moins sur l’offenseur. Et sur la relation entre offenseur et offensé. Le préjudice causé brise nette la relation. Le pardon ne la répare pas. Pour que la relation soit guérie, c’est à la réconciliation d’opérer. ( le pardon est en quelque sorte unilatéral, la réconciliation bilatérale)

Il faut accepter que l’envie de pardonner à l’offenseur reste sans effet. Sur nous-même. Que l’on ait envie mais qu’on ne le puisse pas.

Ce que Jésus nous offre ici c’est l’existence du Pardon ici et maintenant, accessible à chacun d’entre nous. Non comme une toute puissance mais comme une imperfection. La possibilité de pardonner qui nous est donné ne nous rend pas tout puissant mais elle nous rend libre.

En questionnant le raisonnement des pharisiens, en rendant manifeste le résultat des paroles du pardon, je vois Jésus donner aux hommes une liberté. Et d’une certaine façon la libération de la culpabilité car le pardon est à notre portée même dans l’imperfection, même dans l’hésitation, la difficulté, même après longtemps...

Certains discours de magazines nous incitent à pardonner pour nous libérer. Mais pour moi, ce que nous dit ce texte c’est que la liberté précède le pardon.

A travers le pardon qu’il lui accorde, Jésus accorde à cet homme la liberté d’agir. De se lever – ou non. D’accepter le pardon ou non. De donner son pardon ou non. C’est ce pouvoir qui est un scandale aux yeux des pharisiens

Jésus nous donne à voir que nous sommes possesseur de notre pardon, y compris pour le remettre à Dieu s’il nous est impossible à donner. Nous avons la liberté de choisir de pardonner. De choisir COMMENT pardonner. Nous avons la liberté de ne pas y arriver tout de suite, de prendre notre temps, de douter... Et cette liberté écrase la culpabilité écrasante que nous avons souvent à ne pas pouvoir dire « je te pardonne ».

Pardonner n’est pas affaire de la Toute Puissance divine. Pardonner est incarné dans l’imperfection de notre condition humaine, cette condition que Jésus « Fils de l’Homme sur la terre » a incarnée parmi nous. Cette condition humaine à laquelle il donne « autorité pour pardonner les péchés » v24.

Pardonner n’est pas un acte magique, miraculeux. Ce sont tous les petits pas que nous faisons en avant, parfois en arrière, pour laisser notre offenseur libre d’aller, de continuer son chemin en cessant d’attendre qu’il répare les dégâts qu’il a fait. Car ceux-ci resteront à jamais, dans le grabat que nous tenons sous le bras en reprenant la route.

Pardonner est un cheminement ; et Jésus nous mets débout sur ce chemin.

AMEN