Predication Mt 25

Matthieu 25 14/30 Deuteronome 30

Le texte d’aujourd’hui est la suite directe de celui de la semaine dernière à l’occasion duquel Christina nous a fait méditer sur cette question du temps gagné et du temps perdu. Il est suivi par des paroles fortes de Jésus sur le Jugement dernier puis sur l’annonce de Sa Passion. L’évangile de Matthieu nous indique que Jésus a délivré ce message 2 jours avant la Pâque où il fut crucifié. Nous nous inscrivons donc clairement à un moment d’une certaine densité, d’une certaine gravitas où le sens des paroles qui sont adressées aux disciples est la nécessité de se préparer à l’heure du jugement.

Et la parabole des talents me semble porter l’empreinte de ce fatum, ce destin qui va se vivre ; une lourdeur qui me parait assez déprimante personnellement. C’est un texte ardu (enfin pour moi) pour lequel j’ai le sentiment que nous avons perdu le code, les bons référents. En français, le mot talent permet une projection extrêmement rapide et un peu simplificatrice de ce texte. Et nous avons pris l’habitude d’y voir une injonction à développer nos dons. Cette parabole fait partie des plus commentée qui soit. Y compris hors du christianisme puisqu’elle a été commentée par des économistes, des sociologues... et l’on a même nommé une théorie d’après elle : « L’effet Matthieu » qui en sociologie rend compte des mécanismes par lesquels les plus puissants accroissent leur emprise sur les autres ; que la richesse va aux riches et la pauvreté aux pauvres en quelque sorte. Et c’est loin d’être le message que nous aimerions retenir des Evangiles !!!!

En effet, comment comprendre un maître qui semble aussi injuste. Qui récompense ceux qui « ont été fidèles en peu de choses » et voue à l’exil le serviteur timoré. Qui devant un homme qui avoue sa faiblesse et sa peur se fâche, l’insulte et l’exile dans les ténèbres du dehors ???

Bien sûr, nous ne sommes pas des juifs du Ier siècle dont l’univers culturel, spirituel est fortement marqué par une eschatologie que nous ne partageons plus guère de nos jours. Pour la plupart d’entre nous, ce rapport à la fin des temps, au retour du Messie et au jugement dernier s’est retiré peu à peu de notre relation à Dieu et donc de nos automatismes de lecture et d’interprétation des textes.

Cependant, même en lisant ce texte de façon symbolique il suscite chez moi une réelle perplexité qui me fait très très vite toucher du doigt les limites de mes « talents » de prédicatrice !

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Effectivement, nous pouvons y lire l’exhortation qui nous est adressé sur l’usage que nous faisons de nos dons. Qu’il nous est demandé d’en faire quelque chose et que notre maître se satisfait de peu. Mais pourquoi cette rudesse tout au long du texte ?

En travaillant cette parabole, le texte du Deutéronome m’est revenu à plusieurs reprises en tête. J’ai donc décidé de les lire en parallèle et cela m’a permis de trouver quelques éclairages que je vous soumets à présent.

Ce fameux texte dont on retrouve souvent l’exhorte « Choisis la Vie » est le prologue du testament de Moïse, c’est donc un texte qui est également légué aux croyants juste avant la mort de celui qui transmet le message.

On est saisi par la différence de ton, d’ambiance des deux récits : allégresse d’un côté et une certaine acrimonie de l’autre. Et lorsque j’ai relu la parabole des talents, ce qui m’a sauté aux yeux c’est l’extrême solitude de ce serviteur qui cache l’argent reçu.

Je vois en lui, un homme livré à lui-même, écrasé par la responsabilité qui lui est confiée. Lui ne reçoit qu’UN seul talent. C’est-à-dire que s’il le perd, il perd TOUT.

Les autres reçoivent certes une somme d’argent considérable mais ils peuvent faire prospérer leur pactole en limitant les risques s’ils le souhaitent puisqu’ils ont beaucoup reçu.

Lorsque je lis cette déclaration du serviteur : « Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n'as pas semé, et qui amasses où tu n'as pas vanné » j’entends : Tu es dur à comprendre, il est dur de comprendre ta Volonté car tu es imprévisible. Il se passe des choses là où ce n’est pas prévu, il pousse des choses là où l’on ne s’y attend pas. C’est incompréhensible et déboussolant.

Cet homme déboussolé a toutefois un grand mérite, il avoue sa faiblesse alors que ces confrères sont prompts à démontrer leur performance. Lui donne à voir sa vulnérabilité.

Il a peur, il est perdu. Il ne sait pas quoi faire.

Alors il se replie sur lui et se coupe des autres, de la communauté. Le fait de cacher son argent est une façon de s’exclure de la relation aux autres. C’est ainsi que j’interprète cette phrase du Maître « il fallait remettre l’argent aux banquiers ». Plutôt que d’y voir l’apologie du capitalisme, je préfère y voir le refus du soutien d’autres personnes, la déconnexion par rapport à la communauté. Les autres serviteurs se sont pressés d’aller voir la communauté

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qui les entoure (sans doute des « banquiers ») pour « faire valoir » leur argent. Ce sont donc les autres qui nous aident à croître, à faire croître. Ce serviteur est tellement apeuré qu’il a même eu peur de sa communauté, des autres. Soit parce qu’il n’avait pas confiance en eux. Soit parce qu’il n’avait pas confiance en lui. Ou les deux ?

Dans le texte du Deutéronome, c’est différent, la communauté est là. Sacrément même. Moïse est entouré des nombreux enfants d’Israël, toute sa descendance est incluse. (Soit, cette communauté proche de Moïse a eu des petits problèmes d’or mais ce n’est pas notre sujet du jour !) je n’insiste pas sur cette place de la communauté ici.

Si l’on revient à ce serviteur qui a caché son argent, et ce qu’il dit de sa perte de repères, du déboussolement dans lequel il se sent ; on constate qu’à aucun moment le maître n’a donné de consignes. Dans cette parabole, il n’y a pas d’explicitations par le maître de ce qu’il attend de ces serviteurs. On est totalement dans l’implicite. Il nous est juste dit qu’il donne à « chacun selon sa capacité ». Mais sa capacité à faire quoi ?

Et là d’où je parle, mon métier de psychologue, on a souvent l’habitude de questionner l’implicite, l’explicite, le non dit, le cadre...

C’est sûr, le Deutéronome donne des consignes, et même des commandements puisque c’est un livre qui établit des lois !

Mais ici quelles sont les consignes implicites données aux serviteurs dans la parabole des talents ? Je ne saurai pas vraiment répondre à cette question.

Cependant ce que je sais de tous les gens que je reçois, c’est que sans cadre, on est démuni. Sans direction donnée, on entre dans l’errance. Et que d’une certaine façon, la présence de la Loi (avec un L majuscule) est une libération alors que des contraintes trop nombreuses, tellement multiples qu’elles en deviennent invisibles, incompréhensible paralyse, apeure. Il y a une vraie différente entre ces deux concepts ; d’un côté toutes ces injonctions « fais-ci, fais ça » (pas fumer, manger/bouger...) et de l’autre un ensemble de préceptes moraux qui fondent les organisations sociales de toutes les sociétés. Il y a une différence de niveaux, d’efficacité des référenciels donnés.

Ce serviteur, il me donne à penser qu’il n’a pas saisi l’implicite des attentes du Maître. Ce qu’il sait c’est que ce Maitre moissonne là où il n’est pas semé. Pas simple du coup à accepter ; car vient, tapie, la peur d’échouer quoique l’on fasse puisque le Maitre ne sera jamais là où on l’attend. Alors il fait le minimum qui lui

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parait possible à lui : il entre dans le repli, il se coupe de la communauté, il ne cherche pas à déchiffrer l’implicite. Il entre dans une certaine posture de décroissance, d’ »à-quoi-bon ? » que je vois dans le verset 29 : « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a. » J’y vois une formulation alternative à « moins on en fait, moins on a envie d’en faire »

Peut-être que ce serviteur n’a pas les réflexes des autres car il est nouveau dans la communauté, parce qu’il vient d’ailleurs, qu’il est plus isolé, ou moins sûr de lui, qu’il ne croit plus en lui.... Plus vulnérable ; moins performant. Et nous n’aimons pas la vulnérabilité et la non-performance. Ni au 1er siècle ni encore moins au 21eme.

Aujourd’hui nous sommes dans l’univers des Possibles. Tout est possible, jamais les cadres sociaux n’ont été aussi ouverts mais jamais non plus les injonctions à la construction de soi (: à se prendre en main, à créer sa vie) n’ont été aussi intégrées, implicites. Tout cela en étant coupé du secours, du soutien des autres, de la communauté car jamais l’individualisme n’a autant lacéré le tissu social à coup de solitudes insupportables.

A tel point qu’il y a 30 ans, un sociologue Alain Ehrenberg écrivait un ouvrage fondateur intitulé « la fatigue d’être soi » qui mettait en évidence que la dépression et l’épuisement psychique étaient devenus les maux du siècle car sans cesse nous étions confrontés à cet impératif de nous construire seul par nous-même.

L’Evangile de Matthieu, et particulièrement les textes qui nous occupe ces temps -ci, chapitre 25/26, sont des textes qui portent sur le Jugement. Dans cette parabole le jugement est émis sur le comportement du serviteur timoré, alors que dans le Deutéronome, entièrement tourné vers la Loi et les commandements de Dieu, c’est le respect de ces derniers qui est l’aune à laquelle le croyant sera jugé. D’un point de vue psycho-social, la Loi est un écran bien plus protecteur pour la personne jugée. Car lorsque jour après jour, ce sont nos comportements qui sont jugés sous la forme « tu es méchant » « tu es paresseux » c’est l’essence de notre être qui est abrasée par la répétition d’une condamnation mortifère, jusqu’à la perte de soi parfois. ( tourbillon de la décroissance, moins on a moins on aura, moins on aura d’estime de soi, moins on en aura) Désobéir à la Loi ( toujours avec un L majuscule) entraîne une condamnation pour non-respect, pour action non conforme si je puis dire mais l’essence de notre être distanciée, plus à l’abri.

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Dans les textes que nous méditons aujourd’hui, c’est presque deux modèles de société qui nous sont données à voir. Si l’on fait vite donc caricaturalement, d’un côté une communauté avec une Loi, des commandements où le fait d’être mis devant « la vie et le bien, la mort et le mal » peut se vivre en confiance, en croissance j’oserai dire. Alors que de son côté, les serviteurs agissent chacun pour soi, chacun dans leur individualisme, avec des injonctions implicites et peut être non partagées. L’un va même à se couper des autres et de la communauté, ce qui entraîne cet exil dans les ténèbres où il y aura des pleurs et des grincements de dents. Car bien sûr, à travers cette parabole, Jésus nous donne un contre-exemple à ne pas suivre. Et j’ose à peine le formuler, je le dis sur la pointe des pieds, peut être que le Maitre de cette parabole n’est pas une incarnation de Jésus mais au contraire qu’il nous donne à voir un contre-exemple de maître, de ce qu’il ne faut pas faire ??

Et c’est vrai la rudesse, la froideur, l’injustice que je ressens à la lecture de ce texte n’est pas sans rappeler ce que notre société actuelle génère au quotidien.

Alors n’entrons pas dans un jugement sur le comportement de notre prochain au risque d’altérer son être profond. Aidons les égarés qui ne parviennent pas à comprendre les implicites à trouver le sens et la direction de leurs cheminements. Ne nous coupons pas de nos communautés. Soutenons les croissances de chacun de ces autres que nous côtoyons et faisons soutenir nos croissances par les autres afin que TOUS nous soyons dans l’abondance.

Amen

 

Céline H.