Distinction

Mercredi 19 avril, l'insigne de chevalier de la Légion d'honneur a été remise à Laurent Schlumberger par le ministre Jean-Marc Ayrault. Retrouvez le discours de Laurent Schumberger !

Discours du pasteur Laurent Schlumberger,

président du Conseil national de l’Eglise protestante unie de France,

à l’occasion de la remise des insignes de la Légion d’honneur

par M. Jean-Marc Ayrault,

ministre des Affaires étrangères et du développement international, ancien Premier ministre

Paris, Quai d’Orsay, 19 avril 2017

  

Vocation sociale d’une Eglise protestante aujourd’hui

 

Monsieur le Ministre.

 

Le 2 janvier 1995, vous m’aviez envoyé un exemplaire du livre que vous veniez d’écrire. Vous étiez alors maire de Nantes, où j’étais pasteur de l’Eglise réformée, tous deux depuis six ans. Dans l’introduction de cet ouvrage, vous disiez ceci : « Mon tempérament me pousse à la réserve et j’éprouve toujours de la gêne à me livrer. Est-ce un défaut dans une société de communication qui pousse à l’extériorisation, parfois proche de l’indécence ? Il m’a toujours semblé que la retenue était le premier signe de respect que l’on doit au citoyen. A ressentir ainsi les choses on s’expose au soupçon de froideur. »[1] Monsieur le Ministre, vous n’êtes pas protestant mais vous faîtes des efforts !

 

Vous comprendrez donc sans peine que ce qui se passe ici ce soir est pour moi un peu délicat. Je n’aime guère être mis en avant. En outre, ceux de mes ascendants qui ont été ainsi distingués ont reçu cette décoration à titre militaire ou en raison de services de haute valeur rendus à l’Etat et je me sens un peu intrus en leur compagnie. De plus, je reçois cet honneur comme pasteur et président d’Eglise, c’est-à-dire à titre collectif en quelque sorte, et il nous faudrait être nombreux à la place où je me trouve. Enfin, cette distinction est censée récompenser des « mérites éminents » [2] : en pleine année où l’on fête les 500 ans de la Réforme protestante c’est rude, puisque celle-ci s’est élevée avec force contre l’excès d’importance accordés aux mérites et contre toute forme de hiérarchie autre que fonctionnelle. Bref, tout cela n’est pour moi pas des plus simples, sans compter que je persiste à être un peu surpris que la République laïque attribue une décoration à un responsable d’Eglise.

 

Mais voilà, me prenant par surprise, la République a décidé de le faire. Et puisqu’il s’agit de reconnaître des « mérites éminents (…) au service de la nation », soyons précis et rappelons-nous que si l’Etat est laïque, la nation ne l’est pas plus que la société. C’est pourquoi, acceptant la dimension de rite républicain - et après tout les rites c’est bon -, j’ai décidé d’entendre aussi dans cette cérémonie une sorte d’appel. Un appel que la nation adresse à une communauté spirituelle, pour lui reconnaître et pour lui demander sa contribution vive. Un appel que je reformule ainsi, selon l’angle qui est le mien ce soir, et auquel je voudrais essayer de répondre : quelle est aujourd’hui la vocation ou bien encore la responsabilité sociale d’une Eglise protestante, luthérienne et réformée, en France ?

 

Cette question, qui est un classique de la théologie chrétienne, traverse plus spécifiquement le protestantisme. Elle est porteuse d’effets directs et majeurs sur la réalité historique. Je pense au rôle des Eglises protestantes dans la promotion des langues vernaculaires, l’instruction pour tous ou l’éducation populaire, par exemple. Je pense aussi, sur un versant sombre à l’extrême, au fait qu’Hitler a dû son élection en partie au conformisme d’une majorité de protestants, qui considéraient que l’Eglise ne devait pas avoir de responsabilité sociale et politique, même si d’autres protestants, partant du point de vue inverse, ont été les plus actifs des résistants à sa tyrannie. Pour ce qui est de la France, la vocation sociale du protestantisme s’est épanouie à l’époque contemporaine en particulier au travers de ses contributions à l’innovation sociale au XIXème siècle, à la vie politique et à l’éducation particulièrement sous la IIIème République, à la Résistance, à l’attention aux réfugiés et aux exilés notamment au travers de La Cimade, à l’émergence de la « deuxième gauche », etc.

 

Cette question résonne aussi personnellement. Avant de bifurquer vers la théologie puis le ministère pastoral, j’envisageais une carrière diplomatique, au service à la fois de l’Etat, du rayonnement culturel de la France et des relations internationales. Et tout au long de mon ministère, j’essaie d’avancer sur un pied spirituel et un pied social, un pied croyant et un pied laïque, un pied devant Dieu et avec Dieu et un pied sans Dieu - j’y reviendrai.

 

Je voudrais d’ailleurs vous faire remarquer qu’en nous retrouvant ici, ce soir, nous nous situons à une sorte de carrefour. Nous sommes dans un bâtiment d’inspiration protestante, conçu par le réformé François Guizot qui fut doublement votre prédécesseur, et à vocation mondiale, puisque ce bâtiment est symboliquement le lieu le plus international de la République. Mais surtout, nous nous situons ce soir très exactement à mi-chemin de l’aube de Pâques, dimanche dernier, et du premier tour de l’élection présidentielle, dimanche prochain. Nous voici donc comme mis en demeure de faire hic et nunc le lien entre ces deux horizons : l’un ouvert une fois pour toutes, incroyable événement par lequel le règne de Dieu fait brèche dans l’histoire et fonde une imprenable espérance ; l’autre provisoire, jalon d’une vie commune où il nous faut sans cesse ensemble refaire société.

 

Quelle est donc, aujourd’hui, la vocation sociale d’une Eglise protestante luthérienne et réformée ?

 *

Retrouvez le discours intégral de Laurent Schlumberger ici !

 

  

www.eglise-protestante-unie.fr

[1]  Jean-Marc AYRAULT, Les présidentielles en questions, Nantes, éditions De circonstance, 1994, p. 2.

[2]  Code de la Légion d’honneur, article 1.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Publié le 19 avril 2017

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