Message du Président du Conseil national

Retrouvez des extraits du message du président du Conseil national au Synode national de Nancy, 2016 et la version complète à télécharger.

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De la peur à l’encouragement

 

A propos  de la bénédiction des couples mariés de même sexe

Pour certains, et mise à part sa dimension médiatique, cette décision fut en quelque sorte un non-événement…. Pour beaucoup d’autres, en revanche, cette décision a représenté un vrai événement, inattendu. Et cet événement fut perçu comme heureux ou malheureux, c’est selon.

….

Cet autre-là, qui n’a pas le même point de vue que moi, en particulier cet autre qui accepte la possible bénédiction des couples de même sexe mariés, ou au contraire cet autre qui la refuse, qui est-il pour moi ? Est-il encore un frère ? Est-il un faux frère ? Est-il un non frère ? Est-il un adversaire ?[1]

L’altérité de mon semblable peut être source de la joie la plus profonde, du renouvellement de vie le plus fécond. Mais elle peut aussi faire surgir des tensions, des inquiétudes, des agressivités, des peurs aux visages inattendus.

Il y a 50 ans l’accès des femmes au ministère pastoral

Un tel épisode est moins inédit que ce qu’on pourrait penser. Il existe même un parallèle assez frappant. Il y a très exactement 50 ans, l’Eglise réformée de France se débattait avec les suites de la décision synodale autorisant l’accès plein et entier des femmes au ministère pastoral. C’était un sujet qui mêlait des arguments bibliques et théologiques, à une analyse de la société et de ses évolutions, et à des ressentis intimes – les débats synodaux en portent la trace[2]. Ce fut une décision très fortement contestée.

C’est pourquoi je fais mien le titre de l’éditorial du numéro de Réforme[3] qui suivit immédiatement le Synode de l’an dernier : Bilan dans 50 ans.

 

A propos des attentats en France et en Belgique

Depuis un an, nous avons assisté à l’irruption de peurs sociales violentes et porteuses d’effets potentiellement ravageurs.

La peur issue des attentats, jointe à la désignation de l’étranger « du Sud » comme étant une menace, et à une frilosité politique pas très éloignée de la paralysie, prépare des lendemains qui pourraient être très périlleux. On sait que la peur est une ressource précieuse pour tout gouvernement, qui dispose ainsi d’un dérivatif par rapport à son impuissance dans d’autres domaines.[4] Quand ce qui permet de faire société se délite, la peur fait partie des ultimes ressources mobilisables, car elle est un lien social minimal. Mais elle est un lien social paradoxal, car elle est un lien négatif, qui prépare sa propre dissolution.

C’est pourquoi brandir la peur, l’entretenir, fait courir un grand péril à notre vie démocratique et même aux ressorts profonds de notre culture. Car à quoi bon vivre ensemble si c’est au prix, justement, des valeurs et des idéaux qui fondent ce vivre ensemble ?

 

La confiance, antidote de la peur

Le véritable antidote de la peur est donc la confiance.

Dieu a choisi la confiance. Il l’a choisie une fois pour toutes, jusqu’au bout et quoi qu’il lui en coûte. Il nous la confie. Avec le psalmiste, nous pouvons dire, et c’est pour moi la définition la plus cristalline de la foi, « j’ai mis ma confiance dans la fidélité de Dieu », « j’ai mis ma confiance en ta fidélité ».[5] Si nous pouvons ne plus avoir peur, profondément et comme Jésus nous y appelle, ce n’est pas par autosuggestion, mais c’est par la foi, cet abandon à la fidélité de Dieu.

Et lorsque la peur revient un temps, lorsqu’elle surgit à nouveau en nous, nous pouvons désormais la voir non pas comme un échec, encore moins comme une fatalité ou une impasse, mais comme le début d’un chemin de foi. Jésus, s’adressant aux disciples apeurés par la tempête, leur demande : « Pourquoi êtes-vous si peureux ? N’avez-vous pas encore de foi ? ».[6] « Pas encore », dit-il. Du point de vue de Jésus, notre peur n’est plus qu’un pas-encore-de-foi[7]. Elle est donc le début d’un chemin de foi possible.

Assumer notre responsabilité sociale de chrétiens et d’Eglises

Contre les peurs sociales et leurs effets, nous pouvons lutter non seulement comme citoyens, mais comme chrétiens. Dieu nous fait confiance, Dieu nous donne cette confiance fondamentale et ce don nous rend responsables. Or, si la confiance est le lien le plus nécessaire à la vie commune, elle est sans doute aussi le lien le plus fragile et, actuellement, le plus menacé.

Nous sommes à un an des élections présidentielles, ces élections qui en France poussent à l’incandescence tant d’espoirs, souvent déraisonnables et contradictoires, et génèrent donc tant de déceptions. Cette fois à nouveau, mais sans doute plus que lors d’autres élections, les réflexes de peur sont et vont être entretenus, utilisés. La figure de l’étranger « du Sud » va concentrer sur elle les traits réels et fantasmés du migrant, du réfugié, de la victime, du profiteur, de la mondialisation, du miséreux, du terroriste, dans un mélange hautement inflammable, propice à toutes les manipulations. L’extrême-droite, de plus en plus présente non seulement dans les résultats électoraux mais plus encore dans les esprits, sait capitaliser sur la peur et en faire son terreau.

Que pouvons-nous faire, pour être une Eglise de témoins dans ce climat de peurs ? Nous pouvons écouter, argumenter, rencontrer.

L’enjeu du travail dans lequel nous sommes engagés en vue d’une Déclaration de foi, c’est d’user de la confiance qui nous est donnée, non pas pour sanctuariser des mots et des notions, mais pour gagner en liberté donc en saveur évangélique. Les grands mots de la foi – Evangile, péché, Seigneur, Sauveur, Eglise, Fils, Esprit, etc. – sont devenus des mots à majuscules. Pourtant, les mots hébreux et grecs que nous transcrivons ainsi en français n’étaient pas d’abord des mots théologiques ou religieux. Reprenez-les un par un : c’étaient des mots du quotidien, à résonance corporelle, matérielle, politique.

L’Evangile n’érige pas des mots ou des notions en statues du Commandeur. Il se faufile au travers des mots et des réalités du quotidien, en les utilisant, les retournant, les convertissant. Celui qui est appelé à contribuer à cette subversion, c’est le témoin d’Evangile, c’est-à-dire vous et moi. Sans témoin, il n’y a pas de parole vivante, il n’y a plus que des mots répétés. Le témoin majuscule qui a opéré la subversion fondamentale de ces mots et ces notions, puisqu’il s’y est lui-même substitué, c’est Jésus. Et c’est très exactement la raison pour laquelle il a été mis à mort. Et puis, à sa suite, tant d’autres se sont engouffrés dans la brèche de son tombeau ouvert, depuis l’apôtre Paul jusqu’à nous. Il n’y a pas d’Eglise de témoins sans cette mise en jeu des mots.

Laurent Schlumberger
Président du Conseil national

 

[1] Cette question de la fraternité était l’axe de mon message au Synode national de l’an dernier : « La fraternité en partage », Actes du Synode national du Lazaret, 2015, pp. 137 ss. Voir https://www.eglise-protestante-unie.fr/prod/file/epudf/upload/nation/regale/
actes_sn_2015_v16_12_15_partie01.pdf

[2] Actes des synodes nationaux de Nantes 1965 et de Clermont-Ferrand (synode extraordinaire) 1966.

[3] Editorial d’Antoine NOUIS, Réforme n° 3610 du 21 mai 2016.

[4] Patrick BOUCHERON et Corey ROBIN, L’exercice de la peur. Usages politiques d’une émotion, Lyon, P.U.L., 2015.

[5] Ps 52.10, Ps 13.6.

[6] Mc 4.40.

[7] Francine CARRILLO, Le plus-que-vivant, Genève, Labor et Fides, 2009, pp. 47 s.

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Publié le 05 mai 2016

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