Histoire de la communauté d'Evreux

La Réforme semble s’être propagée  ‘normalement’ dès les années 1540 dans l’actuel département de l’Eure. Le nombre des communes d’origine des réfugiés protestants à Genève de 1548 à 1560 y est aussi important sinon plus, que dans les départements voisins.  En témoignent également les martyres d’un certain Pierre SOUCHEZ qui eut la langue coupée et fut brûlé vif à Evreux en 1544, et celui de Guillaume NEEL, moine augustin devenu prédicateur protestant qui subit le même sort en 1555, provoquant une mini-révolte de ses  coreligionnaires.

La première église fut constituée à Evreux en 1559. Elle avait un pasteur, mais ne pouvait se rassembler qu’hors les murs, sans doute dans un château des environs. Huguette de Coligny, fille de Gaspard, fit bâtir un ‘prêche’ à  Caër-Normanville vers 1600, édifice qui devait être détruit à la révocation de l’Edit de Nantes en 1685. D’autres églises apparurent jusqu’au début du 17ème siècle : Pont-Audemer, Conches, Brionne (dont le pasteur fut pendu vers 1565), Quillebeuf, Lieurey. 

Persécutions, convictions chancelantes ?  Presque toutes ces églises furent éphémères, et seules subsistaient en 1685, celles d’Evreux, Pont Audemer, et Quillebeuf.

La révocation de l’Edit de Nantes fait disparaitre brutalement les dernières églises de la région. Suit alors un extraordinaire silence de près de deux siècles. Hormis l’affaire de Fontaine-l’Abbé en 1811 (une pétition des habitants de ce village, situé à 3 km de Serquigny, demandait le rattachement de la paroisse au… Consistoire Protestant le plus proche), puis plus rien ne fait surface avant le milieu du 19ème siècle : le protestantisme semble avoir totalement disparu de la région.

Le plus étonnant, tout au long de cette histoire, réside dans la permanence du contraste saisissant entre la situation de l’Eure et celle des  départements voisins. Le hasard ne peut seul expliquer cette faiblesse extrême du  protestantisme dans la région, pas plus qu’une quelconque particularité du caractère de ses habitants. La coïncidence entre les limites futures du département et celles du diocèse laisse supposer que l’action de l’Evêché d’Evreux dût être déterminante en ce domaine. Citons, pour appuyer cette hypothèse l’historien Claude Manceron  (‘Les hommes de la liberté’) :

« Flottant là-dessus, cette vieille odeur d’encens mêlée de relents d’hommes et de femmes brulés vifs, qui fait se courber si bas les gens d’Evreux sous la crosse de leur évêque : l’inquisition s’était attardée par ici jusqu’au début du XVIème siècle. Sous François 1er, Evreux eut le sinistre avantage d’être le siège d’une sorte d’inquisition, dont l’action malfaisante s’étendait à toute la Normandie. Ce tribunal fanatique et sanguinaire était établi dans le monastère des Frères Prêcheurs : on y voyait encore en 1722 les prisons de l’inquisition et le sceau dont les pères inquisiteurs scellaient leurs arrêts. C’était un morceau de cuivre ovale avec une poignée, sur lequel étaient gravées les images de Saint-Dominique et Saint-Pierre.

A la veille de la révolution, Evreux est une place forte du catholicisme, toute soumise au cléricalisme le plus étroit. Claude Manceron  décrit ainsi Evreux en 1784 : ‘Ce lacis de rues qui font comme des couloir de pierres humides entre tant et tant d’édifices religieux que la ville en est quasiment obstruée. Huit paroisses et six couvent, en plus de la cathédrale, tiennent dans un mouchoir de trois cents toises carrées’ (environ 0.2 km2).  La réforme pouvait-telle s’épanouir dans un tel milieu ?

Une première brèche dans cette place forte fut ouverte en 1844, avec l’autorisation accordée au Directeur des Forges de Navarre de construire un temple pour son personnel. Edifié dans le quartier Saint-Germain, ce petit temple servit peu, car cette entreprise anglaise de matériel pour le chemin de fer fit rapidement faillite. L’édifice existerait encore mais il a été transformé en habitation.

Les événements de Sainte-Opportune eurent infiniment plus d’importance. En 1851, l’Evêque d’Evreux réunit en une seule paroisse les villages de Sainte-Opportune et le Plessis-Mahiet , à 25km d’Evreux. Mécontents de cette décision et de leur nouveau curé, les 250 habitants de Saint-Opportune saccagèrent  leur église et firent appel à des protestants d’Elbeuf. Le pasteur Henri Paumier, envoyé par le consistoire de Rouen, vint y prêcher régulièrement avec grand succès, ses auditoires atteignant plusieurs centaines de personnes. Devant ce résultat, le Consistoire installa à ses frais un instituteur évangéliste à Sainte-Opportune. Les nouveaux convertis bâtirent rapidement une chapelle, et une école, qui reçut  l’autorisation d’ouvrir en 1864.

Presqu’en même temps, et tout près, à Fumechon  (commune d’Ecardenville-la-Campagne), une famille convertie fit quelques émules. La communauté ainsi créée bâtit également un temple.

Ces 2 communautés regroupaient en 1870,  165 fidèles, chiffre considérable puisque le département dans son ensemble comptait moins de 200 protestants. Elles allaient par la suite, permettre l’apparition de l’Eglise Réformée d’Evreux, puis perdre progressivement leur substance jusqu’à disparaître complètement après 1940.

Le 9 mars 1873, dans une salle gracieusement prêtée  par M. Lépouzé, maire d’Evreux, le pasteur M. Rolland célébrait un premier culte à Evreux. 

Simple annexe de Ste-Opportune en 1873, avec une quinzaine de membres, la petite communauté d’Evreux va rapidement évoluer :

Ainsi, à partir de 1901 va commencer le déclin de la paroisse de Ste-Opportune au profit de la paroisse d’Evreux qui comptera en 1932 96 membres cotisants pour 500 protestants recensés. Les pasteurs qui se sont succédés jusqu’en 1932, ne cessèrent jamais de rassembler les protestant sur 4 lieux de culte et d’assurer l’éducation religieuse des jeunes et des enfants.

Albert Finet, pasteur à Evreux jusqu’en 1932 écrivait : « L’isolement dans lequel vivent les disséminés est très déprimant. Perdus au milieu d’une population catholique, ils ont fort à faire pour ne pas se laisser entamer par l’ambiance et de garder une foi qui reçoit si peu de l’extérieur.  Que dire de la jeunesse que guette le mariage mixte qui tourne presque toujours à l’indifférence religieuse. »

Dans les années de 40 à 46, la communauté va devoir  faire face à de graves problèmes matériels et financiers. Le Temple, situé rue Jean Jaurès, sérieusement endommagé une première fois par le bombardement de Juin 40, réparé à grande peine entre 1941 et 1942,  fut totalement détruit par le bombardement allié du 112 juin 44. Fin 1945, une chapelle en bois, don du Conseil Œcuménique  des Eglises, fut montée le long du Pré du Bel Ebat et servit de Temple et de sacristie.

La construction d’un nouvel ensemble paroissial va être envisagée dès 1948, et sa construction commença en 1953. La cérémonie de la pose de la première pierre eut lieu le 10 mai 1953 en présence du pasteur Daniel Lauverjat. L’inauguration du temple eut lieu le 26 juin 1955. En 1952, la paroisse d’Evreux quitte la Société d’Evangélisation de Normandie pour prendre son indépendance en devenant Eglise Réformée.

 

André Pelcé

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