prédication Yveline Ricard 2015 05

DIMANCHE  10  MAI  2015     MARLY LE ROI

 

PREDICATION Yveline Ricard

 

Esaïe 22, 19 à 22

I COR. 3, 10 à 15

Matthieu 16, 13 à 20

 

Il y a peu de temps, un collègue de mon fils aîné m’a demandé de vérifier la traduction de quelques mots d’hébreu cités dans un ouvrage, « L’absurde et la grâce », rédigé par Jean-Yves LELOUP. Lequel Jean-Yves Leloup est prêtre orthodoxe, analyste, philosophe et spécialiste de patristique et de religions comparées. Je vous avouerai humblement que je n’ai pas lu tout le livre car je me suis intéressée surtout au chapitre dans lequel l’hébreu est cité pour justifier la filiation divine de l’Eglise. Mais oui, vous avez bien entendu ! Et je n’ai pas été du tout convaincue !

Curieusement et comme par hasard, cet emploi de quelques mots d’hébreu renvoie à une partie de l’évangile de Matthieu qui a déjà fait couler beaucoup d’encre à propos de l’autorité « divine » des chefs successifs de l’Eglise.

Aujourd’hui, rassurez-vous, je n’ai pas l’intention d’entrer dans le débat ! Cette péricope de Matthieu nous ouvre tellement d’autres horizons ! Et la grande porte ouverte vers ces horizons est la question de Jésus à ses amis, au cœur du texte : «  mais vous, qui dites-vous que je suis » ? Question qui vient résonner aussi en nous, dans nos vies.

 

Mais, avant d’aller plus loin, nous allons faire un peu d’hébreu pour que vous compreniez pourquoi je n’ai pas été convaincue.

Je cite l’auteur :

 

«  Faut-il rappeler que l’Eglise est fondée sur l’attestation d’une filiation divine retrouvée ? et que c’est le même sens du mot « pierre » en hébreu :

    >> paper-board : écrire les mots au fur et à mesure

 

« père » se dit « ab » et s’écrit aleph, bet ;

« fils » se dit « ben » et s’écrit bet, noun.

Si des deux mots on en fait un seul, qui comprendrait dans l’ordre, les trois lettres « aleph, bet, noun, on trouve le mot « eben », qui signifie « Pierre ».

(Petite remarque au passage, l’auteur écrit Pierre avec un P majuscule alors qu’en hébreu, « eben » n’est rien d’autre qu’une pierre ou un vulgaire caillou !). Je continue :

 

Telle est l’interprétation que donne Gérard Haddad du fameux passage de l’Evangile de Matthieu (Mat.16) :

je te dis que tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise.

Jésus répond à Simon :

Tu m’as appelé « ben » (Fils) ! Par mon « Ab » (Père) qui est aux cieux et qui t’a inspiré, tu t’appelleras désormais « Eben » (Pierre).

 

Le nom de Pierre contient déjà en latence le dogme de la Trinité. Il symbolise la réconciliation messianique des pères et des fils annoncée par le prophète Malachie ».

Je trouve toujours dommage, quand cela ne me met pas en colère, de malaxer la langue de l’Ancien Testament comme de la pâte à modeler pour lui faire dire ce que l’on veut. Et le plus merveilleux de tout cela c’est que l’auteur s’appuie sur l’hébreu pour éclairer le jeu de mots sur Pierre et affirmer que l’Eglise est bâtie sur 1 seul être humain ! Il n’y a qu’en français et quelques langues latines que fonctionne le jeu de mots sur Pierre. Les anglais suivent le texte original, le grec, et distinguent Pierre du rocher. (tu es pierre et sur ce rocher je bâtirai mon église.)

Là encore on ne va pas entrer dans le débat à savoir quels ont été les « vrais » mots utilisés en araméen par Jésus, l’hébreu n’étant plus à son époque que la langue de l’office à la synagogue) car il existe plusieurs mots en hébreu pour désigner la pierre et le caillou.  Franchement ce n’est pas le plus important !

Si on se laisse distraire par cette histoire de pierre ou de caillou on passe à côté de l’essentiel : le questionnement de Jésus et la confession de foi de Simon.

 Quand on lit avec attention ce dialogue entre Jésus et ses disciples, on sent une lente progression et cela m’a fait penser à ce qui se passe dans nos églises pour Pentecôte  quand nos catéchumènes demandent le baptême ou confirment l’engagement pris par leurs parents. Les catéchumènes sont accueillis dans la communauté de foi après avoir eux-mêmes confessé leur foi. Et tout se fait en respectant l’ordre d’une liturgie.

Nous savons peu de choses à propos des liturgies baptismales dans les touts premiers temps de l’Eglise. Néanmoins, nous en trouvons des traces dans les évangiles et cette péricope de Matthieu pourrait bien nous éclairer.

 

>> bref rappel du baptême dans les premiers temps

Vous avez remarqué qu’au début du texte, Jésus s’adresse à Simon Bariona ou Simon fils de Jonas puis après la confession de foi de Simon, celui-ci reçoit un autre prénom Pierre signifiant, avant toute spéculation sur la symbolique du prénom, son changement d’identité. Pierre ne le savait pas encore mais il venait de naître « à Dieu ». Il n’a pas traversé la piscine comme les premiers chrétiens mais il a fait néanmoins une traversée :

Il est passé de la rive de l’interpellation de Jésus « Et vous, qui dites-vous que je suis » à celle de son nouveau statut par sa réponse, jaillie sans aucune hésitation et que je vous restitue au plus près du texte grec : « Toi, tu es le Christ, le fils du Dieu, le vivant ». Sa traversée de la piscine est sa confession de foi

Passé sur l’autre rive, Jésus lui fait un cadeau de baptême, une révélation, qui l’empêchera d’attraper la grosse tête : la foi qu’il a exprimée n’est pas du registre de l’humain, il n’a pas à s’en glorifier. L’homme n’a aucun mérite dans l’affaire. C’est Dieu seul qui l’inspire. C’est son Esprit qui souffle en l’homme. 

Vous comprenez pourquoi cette histoire de pierre m’a gênée comme un caillou dans la chaussure. Malgré ce qu’on voudrait faire dire au texte, Dieu ne peut pas bâtir son église sur de la matière, solide, il est vrai, mais inerte ! aveugle ! sans émotion ! sans réflexion !sans amour ! La pierre de fondation, celle sur laquelle la foi des hommes viendra s’appuyer c’est Jésus et non pas un homme. Les paroles suivantes de Jésus le confirment : « …et les portes de l’enfer ne seront pas fortes contre elle ». C’est bien parce que l’Eglise est bâtie sur Dieu le vivant donc sur du vivant, sur le Christ Fils de Dieu comme le confesse Simon, que la mort ne peut rien contre elle. Si elle était bâtie sur l’homme, qu’en resterait-il aujourd’hui ?

« Et vous, qui dites-vous que je suis ? » demande Jésus.

 Qu’est-ce que nous aurions répondu à la place des disciples ? Aujourd’hui, avec les quelques petites connaissances que nous avons de notre Bible, nous allons puiser les réponses dans la vie et la mort de Jésus, remplis de certitudes !

Mais cherchons-nous dans la bonne direction ? Est-ce que nous ne faisons pas que répéter des mots qui à force d’être rabâchés sont vides de sens ?

N’est-ce pas plutôt dans nos actes, dans notre relation à l’autre, dans le refus de hurler avec les loups, dans notre main qui s’ouvre ou se ferme au gré de nos humeurs, que nous donnons la réponse à la question ?

Combien de fois, comme Simon, traversons-nous la piscine de notre quotidien, de nos épreuves, de notre lassitude ou de nos peurs et au beau milieu de nos bouleversements pouvons-nous dire sereinement et sans hésitation : « Toi tu es le Christ, le fils du Dieu, le vivant » ?

Sommes-nous ce petit caillou de foi, bien dur, qui consolide l’édifice ou celui friable à la moindre intempérie qui fragilise l’ensemble ? 

« Et vous qui dites-vous que je suis ? »

La question n’est pas générale mais personnelle, intime. Jésus sait que ceux qui confesseront leur foi comme Simon seront les bâtisseurs de l’Eglise. Ils auront pour charge d’enseigner, de proclamer la bonne nouvelle, de veiller sur tous ceux qui viendront les rejoindre pour former la plus grande famille du monde. Il ne veut pas qu’il y ait de confusion, il ne veut pas de réponse tiède. Il ne veut pas non plus des superman et superwoman ! Il veut des hommes et des femmes qui reconnaissent sa divinité et prêts à le proclamer haut et fort. Des hommes et des femmes qui nourrissent leur foi suscitée par Dieu, non pas des belles paroles d’un gourou sympa venu parler de paix et d’amour mais qui bâtissent leur foi sur « le Christ, le fils du Dieu, le vivant » pour reprendre les paroles de Simon.

Au seuil de cette porte ouverte sur nos horizons, nous ne sommes pas seuls. Dieu nous offre la présence constante et vivifiante de son Esprit. A nous d’être à l’écoute ! A nous de ne pas être que des « êtres de chair et de sang » comme le dit Jésus mais des êtres en qui l’Esprit de Dieu a trouvé un espace pour s’exprimer.

 Sans cet Esprit là, l’Eglise serait une association comme il en existe tant d’autres. Reconnue et appréciée, peut-être, aux buts louables certainement, mais sans résonance, sans consistance, sans âme. Ce qui fait la force de l’Eglise est sa grande intimité avec Dieu que la puissance de l’Esprit lui permet d’avoir. Intimité offerte par Dieu lui-même fait homme. Intimité que les flammes de la pentecôte confirmeront.

 

« Et vous, qui dites-vous que je suis » ?

  Amen