L'histoire huguenote à Nîmes

Depuis la présence romaine en Gaule et la fondation de Nîmes autour de la fontaine Nemausus, la cité devient un nœud de communication important, en relation avec tout le bassin méditerranéen. D’où la présence d’expressions du christianisme que la grande Église qualifiera d’ « hérésies»: l’arianisme puis le catharisme, mais aussi des mouvements évangéliques comme les vaudois (de Pierre Valdo) et les disciples de Pierre de Bruys, qui sera brûlé à Saint-Gilles, qui est alors le port de Nîmes. Il n’est pas étonnant que les idées de la Réforme avec l’Humanisme apparaissent très tôt à Nîmes, vers les années 1530, dans une ville que le Moyen Age a vu décliner fortement.

Trois institutions vont être alors les vecteurs de l’implantation du Protestantisme :

Tout d’abord les monastères, qui seront l’amorce de l’éclatement de la cité hors de ses murs étroits. L’un des premiers martyrs de la Réforme est un moine augustin (du même ordre que Luther). Un autre moine, chargé d’accompagner un supplicié évangélique est lui-même gagné à la Réforme par l’attitude du condamné. À l’occasion de prédications à la cathédrale, le prédicateur a un message évangélique. Désapprouvé par l’évêque, il est pris en charge par le Conseil de ville;?* La seconde institution favorable à la Réforme est la « municipalité». Depuis plusieurs siècles la ville n’a plus de suzerain, le pouvoir est entre les mains des consuls et du conseil de ville. Le pouvoir royal y est faible : seuls un tribunal et une garnison représentent le roi. Il existe une milice locale « les chevaliers des Arènes » au service de la municipalité. Très rapidement celle-ci devient favorable aux réformés puis réformée elle-même.?* Troisième source de la Réforme de l’Église : le Collège royal que François Ier vient d’établir à la demande de sa sœur Marguerite, reine de Navarre qui est résolument évangélique. Le régent appelé à le diriger est un humaniste célèbre Baduel, gagné à la Réforme-en Allemagne il a été le condisciple de plusieurs Réformateurs. Sous son impulsion, les idées des Réformateurs et le retour à une Église résolument évangélique vont progresser.

La conjonction de ces trois forces va permettre aux idées évangéliques de s’étendre tandis que le catholicisme du Moyen Age perd de son influence au point que l’évêque de Nîmes quittera la ville et que le culte public catholique connaîtra une quasi-disparition.

Les guerres de religion atteindront Nîmes, mais la ville restera acquise à la Réforme. En 1561 I’Église réformée de Nîmes est dressée avec son Consistoire, formé de pasteurs, d’anciens et de diacres. La cathédrale et d’autres églises sont utilisées pour les cultes. À Noël 1562 Pierre Viret, réformateur du Pays de Vaud et de la Navarre, prêche dans la cathédrale et préside la Cène pour 8000 personnes. Sur ordre du roi, la cathédrale doit être rendue au culte catholique, même s’il n’y est plus célébré. Après des années d’errance, les réformés obtiennent du roi l’autorisation de construire le « Grand Temple de la Calade » de 5000 places auquel sera adjoint près du Collège royal devenu « Académie protestante » un « Petit Temple » dit « Saint Marc » de 1000 places. Pendant les Guerres de religion qui ravagent la France, Nîmes sera assiégée mais restera réformée. C’est alors qu’une querelle privée mal interprétée, au marché qui se tient devant la cathédrale aboutit à la Michélade. Les protestants se croyant menacés par les soldats royaux catholiques massacrent 80 catholiques. Les consuls prennent de sévères et efficaces mesures de protection de telle sorte qu’au moment de la Saint-Barthélemy, aucun catholique ne sera inquiété pour les massacres des Protestants à Paris ou ailleurs.

La promulgation de l’Édit de Nantes, même s’il reconnaît officiellement Nîmes comme ville protestante, permet le retour de l’évêque et le rétablissement d’un culte public catholique. Sous les successeurs d'Henri lV, le consulat, le collège, l’hôpital vont peu à peu connaître le régime du bipartisme, aboutissant à la réintroduction institutionnelle du catholicisme puis à la suppression de la partie protestante sous divers prétextes alors que la cité reste majoritairement protestante malgré les tentatives du pouvoir poussant aux abjurations.

La Révocation aboutit en 1685 à la destruction du Grand temple (le Petit temple ayant été fermé en même temps que l’Académie protestante quelque 20 ans auparavant, à l’initiative des jésuites). Le Consistoire est supprimé, les pasteurs doivent abjurer ou s’exiler, les fidèles ne peuvent qu’abjurer, mais beaucoup, au péril de leur liberté et de la perte de leurs biens, gagneront le Refuge au-delà des frontières du Royaume.

Commence alors la période de la vie clandestine et persécutée de l’Église réformée au «désert» ou «sous la croix». Dès le lendemain de la Révocation, Claude Brousson, avocat originaire de Nîmes organise cette Église, localement, régionalement et nationalement. Antoine Court et Paul Rabaut seront au XVIIIe siècle les grands noms de ces pasteurs du Désert, rassemblant autour de Nîmes des assemblées clandestines pour des cultes, des baptêmes, des mariages au « Désert » qui seront avec les cultes en famille les deux piliers de cette Église. Les N.C. (Nouveaux Convertis ou Nouveaux catholiques) en y participant mettent en jeu leurs libertés et leurs biens qui leur sont confisqués, les femmes étant condamnées à la prison (comme Marie Durand à la tour de Constance), les hommes aux galères et les ministres à être roués vifs. Lors de la révolte des camisards, la cavalerie huguenote originaire de la Petite Camargue fera des incursions dans la plaine jusqu’aux portes de Nîmes pour soulager les Cévennes de l’emprise des dragons du roi.

C’est vers 1688 que l’orfèvre Maystre crée à Nîmes le bijou qui sous le nom de « Croix huguenote » servira de signe de reconnaissance pour les réformées.

Le chef camisard Jean Cavalier- occupant pendant 8 jours la Vaunage -aura même une entrevue à Nîmes avec l’Intendant du Languedoc et le Maréchal commandant les troupes royales. La paix alors conclue n’aura pas de suites positives, n’étant ratifiée ni par le roi ni par les autres chefs camisards.

Après 1760 la pression ira s’atténuant, mais il faudra attendre l’Edit dit de tolérance de 1787 pour que les persécutions prennent fin, que les protestants retrouvent une existence légale, sans recevoir la liberté de culte. Celle-ci leur sera accordée avec la Révolution française qui leur donnera aussi accès à tous les emplois.

Les réformés nîmois alors localement très actifs dans le commerce et l’industrie s’investiront dans la vie politique et dans la promotion des droits de l’Homme, avec Rabaut-Saint-Étienne. Plus tard, au XIXe siècle, François Guizot jouera un rôle important en politique, dans la recherche historique et dans la vie de l’Église réformée en France. Charles Gide et l’École de Nîmes seront novateurs dans le domaine économique et coopératif. Le colonel Nathaniel Rossel deviendra après la défaite de 1870 le « ministre de la guerre » atypique de la Commune. Le poète nîmois provençal Bigot n’écrit pas seulement la complainte de la Tour de Constance, mais participe activement à la renaissance de cette langue régionale. Jean Paulhan, dont on sait le rôle créateur à la Nouvelle Revue Française au XXe siècle est lui aussi d’origine protestante nîmoise.

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