Tous étrangers, appelés à s’accueillir mutuellement

 

"Tous étrangers, appelés à s’accueillir mutuellement"

Pierre-Alain Jacot, pasteur glise protestante unie de France)

 

exposé donné dans le cadre de la

rencontre œcuménique régionale Cévennes-Languedoc-Rousillon tenue au Lazaret (Sète), le samedi 6 octobre 2018

 

Dans les Évangiles, l’accueil réservé à Jésus fait souvent polémique. Par exemple, lors de la fête des Tentes, il est précisé que dans la foule, on discutait beaucoup à son propos ; les uns disaient : « C’est un homme de bien » d’autres : « Au contraire, il séduit la foule1. » La personne de Jésus constitue en effet une énigme pour ses contemporains : « Comment est-il si savant, lui qui n’a pas étudié ?2 » Énigme d’autant plus insoluble que les gens de Jérusalem disent savoir d’où il est 3. Or d’où Jésus vient, c’est-à-dire de Galilée, le messie ne peut pas venir 4, car de cette contrée semi- païenne, pas même un prophète ne sort5.

Face à cette polémique, Jésus répond : « Vous me connaissez ! Vous savez d’où je suis ! Et pourtant, je ne suis pas venu de moi-même. Celui qui m’a envoyé est véridique, lui que vous ne connaissez pas6  (…) » Et un peu plus loin, il ajoute : « Je suis encore avec vous pour un peu de temps et je vais vers celui qui m’a envoyé. Vous me chercherez et vous ne me trouverez pas ; car là où je suis, vous ne pouvez venir7 ».

Cette réponse de Jésus ne fait qu’augmenter la perplexité de ses auditeurs : « Où faut-il donc qu’il aille pour que nous ne le trouvions plus ? Va-t-il rejoindre ceux qui sont dispersés parmi les Grecs ? Va-t-il enseigner aux Grecs8 ? » Cette interrogation se résume à cette alternative : Jésus est- il l’un des nôtres, ou va-t-il passer de l’autre bord ? Notons la gradation dans les deux questions successives : Jésus va-il rejoindre ceux qui sont dispersés parmi les Grecs, c’est-à-dire la diaspora des Juifs hellénisés, et de ce fait, comme lui le Galiléen, déjà à moitié païenne, d’autant plus que se mêlent à elle une foule de prosélytes, intéressés au judaïsme certes, mais suspects quand même, car d’origine païenne. Puis il y a cette deuxième interrogation plus radicale encore : Jésus va-t-il enseigner aux Grecs ? C’est-à-dire : Jésus va-t-il s’adresser directement aux païens, aux étrangers, aux ennemis de son peuple ?

Le lendemain, alors que la fête des Tentes continue, les affirmations de Jésus se font encore plus clivantes : « (…) Vous êtes de ce monde, moi je ne suis pas de ce monde9 (…) ».

Et finalement, c’est ainsi qu’est posée dans toute sa radicalité la question de l’accueil et de l’hospitalité. Comment quelqu’un de ce monde peut-il accueillir quelqu'un qui n’est pas de ce monde ? Et plus largement – ou,  si vous voulez, dans un  langage démythologisé –  comment quelqu'un qui est dans son monde à lui peut-il accueillir, ou être accueilli, par quelqu'un qui vient d’un autre monde, d’un autre univers de pensée, d’un autre arrière-plan, d’un autre référent familial, culturel, confessionnel, religieux ?

Car si vous accueillez ceux qui vous accueillent, quelle récompense allez-vous en avoir ? pourrait-on dire en paraphrasant le Christ. Les collecteurs d’impôts eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous saluez seulement vos frères de sang, de sol ou de conviction, que faites-vous

 

 

1    Jn 7, 12

2    Jn 7, 15

3    Jn 7, 27

4    Jn 7, 41

5    Jn 7, 52

6    Jn 7, 28

7    Jn 7, 33-34

8    Jn 7, 35

9    Jn 8, 23

 

 

d’extraordinaire ? Les païens n’en font-ils pas autant ? Vous donc, vous serez hospitaliers, comme votre Père céleste est hospitalier10 (cf. Mt 5, 46-48).

***

Dans la première partie de mon exposé, j’aborderai successivement l’aspect de Jésus comme étranger, puis celui du chrétien comme étranger. Jésus qui se présente aux êtres humains comme un étranger à accueillir ; et le chrétien, comme un être humain qui est appelé à vivre comme un étranger sur cette terre.

Dans  une  seconde  partie,  je  reviendrai  à  la  fête  des  Tentes  mentionnée  dans  mon introduction, pour aborder deux rites liés à cette fête qui nous permettrons d’approfondir la question de l’accueil.

Enfin, dans une dernière partie, je développerai quelques pistes si possible concrètes concernant l'accueil et l’hospitalité, pistes élaborées à partir de ce que nous aurons pu glaner jusque là.

  1. I) Tous étrangers

1) Jésus, un étranger

L’extranéité assumée de Jésus, c’est-à-dire le caractère d’étranger que Jésus s’auto-attribue, n’est pas uniquement affirmé face à ses opposants. Sa famille estime qu’il a perdu la tête11. L’expression désigne le fait de s’éloigner, de s’écarter, d’oublier ce qu’on a appris, de céder la place à quelqu'un, d’où aussi l’accusation de possession12 qui va de pair avec celle d’être un étranger. De plus, même pour les disciples, Jésus est un étranger dont leurs yeux sont empêchés de le reconnaître13. Or, c’est cet étranger qui, sur le chemin d’Emmaüs, leur explique les Écritures ; c’est cet étranger qui fait mine d’aller plus loin alors qu’ils approchent du village, et c’est finalement cet étranger qu’ils pressent en disant : « Reste avec nous car le soir vient et la journée est déjà avancée14 », accomplissant ainsi sans le vouloir les paroles du maître : J’étais étranger, et vous m’avez recueilli15.

Ainsi, pour le chrétien, l’étranger c’est en premier lieu l’Autre, Dieu lui-même qui certes est venu jusqu’à nous en Jésus-Christ, mais qui est venu jusqu’à nous sous le visage d’un étranger. Incarnation et vis-à-vis, certes, mais incarnation qui ne nous autorise pas à faire de ce vis-à-vis notre objet. Le Verbe fait chair, même quand il devient le mein Jesulein des cantates piétistes de Bach, reste néanmoins un être différent de nous, un étranger ; car s’il est semblable à nous en toutes choses, il l’est cependant à l’exception du péché. En d’autres termes, c’est sa sainteté qui fait du Christ, pour nous, un étranger, un être séparé de nous, ce qui constitue, à vrai dire, la définition même de la sainteté.

2) Le chrétien, un étranger

Dans la parabole du bon Samaritain16, on identifie souvent Jésus lui-même à cet étranger qui a été le prochain de l’homme tombé sur des bandits. Cependant, au légiste qui lui avait posé la question : « Qui est mon prochain ? », Jésus ne dit pas : Eh bien, cher ami, comprends que ce Samaritain qui a fait preuve de bonté, c’est le Fils de l’Homme qui est venu sur  le chemin descendant de l’humanité rebelle ramener à l’auberge du Père cette même humanité blessée. Non, Jésus lui dit quelque chose de finalement beaucoup plus dynamique, mais aussi beaucoup plus dérangeant, lui qui n’arrivait même pas à prononcer le mot de Samaritain. Il lui dit : Va, et toi aussi,

 

 

 

10  cf. Mt 5, 46-48

11  Mc 3, 21

12  Jn 8, 48

13  Lc 24, 16

14  Lc 24, 29

15  Mt 25, 35

16  Lc 10, 25-37

 

 

fais de même17. Par ces paroles, le Christ invite chaque personne désireuse de recevoir en partage la vie éternelle, chaque personne désireuse de conduire sa vie en suivant les préceptes de la Tora, à s’identifier à ce Samaritain, à cet étranger. Comme s’il lui disait : Si tu veux être un prochain pour autrui, accepte aussi d’être d’abord pour lui un étranger, comme si le fait d’être étranger permettait de prendre soin d’autrui. Ainsi, les chrétiens sont invités à se considérer eux-mêmes comme étrangers à la suite de leur Seigneur, lui-même un étranger.

De manière significative, le premier nom que les chrétiens ont porté, c’est « adeptes de la Voie », expression figurant dans les lettres que Saul de Tarse avaient demandées au Grand-Prêtre pour les synagogues de Damas18. Enzo Bianchi, fondateur de la communauté œcuménique de Bose, en  Italie,  auteur  en  2006  d’un  livre  intitulé :  J’étais  étranger  et  vous  m’avez  accueilli19,  et inspirateur d’un colloque œcuménique international de spiritualité orthodoxe tenu dans son monastère en 2017 et ayant eu pour thème : Le don de l’hospitalité, estime que l’on pourrait traduire cette expression « adeptes de la Voie », sans exagérer, par : « ceux de la route20 ».

La vocation du chrétien serait donc d’être un routard, ou, dit autrement, d’être un migrant, ou dit encore autrement, d’être un marcheur, en plus de se reconnaître comme étranger et voyageur sur la terre, avec la nuée de témoins mentionnée dans l’épître aux Hébreux21. Notons que l’auteur de ce texte peint en particulier Abraham comme étant quelqu'un qui par la foi vint résider en étranger dans la terre Promise, en habitant sous la tente avec Isaac et Jacob, les cohériteurs de la même promesse22. Ce terme résider en étranger est un terme évoquant la situation d’Abraham en ce monde, qu’il soit en Égypte, dans le désert, au pays des Philistins, ou sur la Terre Promise.

En hébreu, ce terme désigne le fait d’habiter pour un temps donné ou indéterminé dans un pays en tant que nouvel arrivant, avec des droits qui ne relèvent pas de l’héritage, mais de la législation mosaïque, et qui sont néanmoins souvent égaux à ceux du peuple hébreu proprement dit, car les Hébreux ont été eux-mêmes des émigrés au pays d’Égypte23. Ainsi, par exemple, dans les Dix Paroles données au Sinaï, le respect du sabbat est prescrit non seulement au peuple hébreu, mais aussi à ses enfants, à leurs esclaves, à leurs animaux domestiques, ainsi qu’à l’émigré que tu as dans tes villes24. Fait significatif, dans les psaumes, c’est ce même terme qui est utilisé pour évoquer la situation du fidèle dans la maison de son Dieu : Seigneur, qui sera reçu dans ta tente ? Qui demeureras sur ta sainte montagne ?25  Je voudrais être reçu sous ta tente pour les siècles, et m’y réfugier, caché sous tes ailes26.

Ce terme être reçu en tant qu’étranger, résider en immigrant a été traduit en grec par un verbe relativement peu fréquent, qui veut dire venir habiter près de, vivre au milieu de ou parmi, et qui a fini par revêtir le sens donné par la législation mosaïque, à savoir séjourner en tant qu’étranger. C’est ainsi que les épîtres des Pères apostoliques utilisent ce terme grec en parlant de L’Église de Dieu qui séjourne à Rome, de l’Église de Dieu qui séjourne à Corinthe27, de l’Église de Dieu qui séjourne à Philippe28 en Macédoine. Il ne s’agit pas dans l’esprit des auteurs de ces lettres,

 

17  Lc 10, 37

18  Ac 9, 2

19  BIANCHI, Enzo, J’étais étranger et vous m’avez accueilli, trad. Matthias Wirz, (Le livre et le rouleau, 31), Lessius, Bruxelles, 2008, ISBN 978-2-87299-169-3, 104 pp.

20  Idem, p. 74.

21  He 11, 13

22  He 11, 9

23  Ex 20, 20

24  Ex 20, 10

25  Ps 15, 1

26  Ps 61, 5

27  Lettre de Clément, suscription, in : Les Écrits des Pères apostoliques. Introduction de Dominique Bertrand s.j., (Foi

Vivante, 244), Cerf, Paris, 1991, ISBN 2-204-04147-5, 552 pp.

28  Lettre de Polycarpe, suscription, in : Idem, p. 227.

 

il s’agit d’une Église qui est comme une étrangère ne faisant que séjourner à Rome, à Corinthe, à

Philippe.

La langue de la Septante avait déjà forgé un dérivé de ce verbe séjourner, le nom séjour ou établissement en pays étranger. Si bien que progressivement, on ne parlera plus de l’Église qui séjourne à tel endroit, mais tout simplement du séjour de l’Église à tel endroit. Et c’est ce nom, séjour, que le latin s’est contenté de transcrire en parochia, qui a donné notre mot français paroisse, faisant oublier le souvenir de cette installation précaire que les premiers chrétiens, se rattachant à l’idéal nomade des patriarches de la première alliance, mais aussi peut-être sous l’influence des persécutions, avaient si fortement à l’esprit. Un apologiste anonyme, à la fin du IIe siècle, décrit en effet ainsi les chrétiens au païen Diognète29 : Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. (…) Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires de leur république spirituelle. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s'acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme les étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n'abandonnent pas leurs nouveaux-nés. Ils partagent tous la même table, mais non la même couche. Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vire l’emporte en perfection sur les lois (…).

En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans tous les membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. L’âme habite dans le corps et pourtant n’est pas du corps, comme les chrétiens habitent dans le monde mais ne sont pas du monde.

Rappelons au passage que l’unique manuscrit du A Diognète était conservé à Strasbourg, et qu’il a brûlé dans l’incendie de la ville en 1870. La précarité de l’Église du Christ se mesure parfois très concrètement dans la précarité de ses textes.

  1. II) La fête des Tentes, célébrer une précarité qui ouvre à l’accueil des autres

J’avais commencé la première partie de cet exposé en évoquant l’extranéité, le caractère étranger de Jésus lors de la fête des Tentes. Or, cette manière qu’a eu le Christ de se considérer comme n’étant pas du monde, loin de constituer une rupture par rapport à son milieu traditionnel qui s’exprimait, ce jour-là, dans la célébration de la fête des Tentes, constitue au contraire une sorte de révélation du sens profond de cette fête.

Célébrée pour la première fois sous la conduite d’Esdras au retour de l’exil30, ce pèlerinage à Jérusalem trouve sa justification dans le livre du Lévitique : Vous habiterez sous la tente pendant sept jours (…) pour que d’âge en âge vous sachiez que j’ai fait habiter sous la tente les fils d’Israël lorsque je les ai fait sortir du pays d’Egypte31.

Dans l’euphorie du retour de l’exil, alors que la communauté pourrait tomber dans le piège d’un sentiment d’installation définitive, les prescriptions relatives à cette solennité prennent tout leur sens, à commencer par ce séjour d’une semaine dans des huttes ou des cabanes de branchages, plutôt que dans des tentes, prodiguant une ombre précaire la journée, image de la protection divine, et laissant apparaître les étoiles la nuit, image de la promesse divine d’une descendance à Abraham.

 

 

29  À Diognète, V, 1-2.4-10 ; VI, 1-3, in : Idem, pp. 490-492.

30  cf. Ne 8, 17

31  Lv 23, 42-43

 

de l’accueil. Premièrement, le rite des soixante-dix taureaux offerts sur l’autel du Temple lors des sept jours de la fête. Deuxièmement le rite dit des quatre espèces.

1) Le sacrifice des soixante-dix taureaux

Le livre des Nombres32 détaille le nombre d’offrandes à effectuer chaque jour de la fête des Tentes. On comptabilise ainsi treize taureaux le premier jour, puis un de moins chaque jour suivant, ce qui, au bout d’une semaine, totalise soixante-dix taureaux. Le huitième jour, un seul taureau est offert.

Dans  le  Talmud  de  Babylone  (Souca  55b33),  rabbi  Elazar  demande :  Ces  soixante-dix taureaux, à quoi correspondent-ils ? Ils correspondent aux soixante-dix nations. Et le taureau unique, pourquoi ? Il correspond à la nation unique. Et rabbi Elazar de proposer une parabole : C’est comparable à un roi de chair et de sang qui dit à ses sujets : Faites-moi un grand repas. Le dernier jour, il dit à son favori : Fais-moi un petit repas. C’est là que je trouve mon plaisir. Les soixante-dix taureaux apportés en offrande sont le symbole de l’expiation des fautes des soixante- dix nations qui constituent, traditionnellement, l’ensemble des peuples du monde. Ainsi, la fête des Tentes qui rappelle à Israël sa précarité, en même temps, décentre Israël de cette précarité pour lui faire prendre conscience de la précarité des nations étrangères, qui elles aussi ont besoin, comme Israël, du pardon divin.

De plus, l’offrande de ces soixante-dix taureaux anticipe d’une certaine manière la prophétie de Zacharie34 : Alors, tous les survivants des peuples qui auront marché contre Jérusalem monteront d’année en année pour se prosterner devant le roi, le Seigneur de l’univers, et pour célébrer la fête des Tentes.

Après la destruction du Temple et l’arrêt des offrandes, donc l'impossibilité d'offrir les soixante-dix taureaux, rabbi Yohanan s’écrie, rapporte le Talmud : Malheur aux peuples étrangers qui ont perdu un privilège et qui ne savent pas ce qu’ils ont perdu. Lorsque le Temple existait, l’autel leur apportait l’expiation ; maintenant, qui leur apporte l’expiation ?35  La réponse à cette question se trouve peut-être dans l’Évangile selon Jean, déjà cité, quand, lors de la fête des Tentes, les autorités se demandent au sujet de Jésus, galiléen à moitié païen : Va-t-il enseigner les Grecs36 ? Et l’on pourrait paraphraser, au risque de mettre dans la bouche des autorités de l’époque ce qu’elle auraient sans doute considéré comme un blasphème : Va-t-il expier pour les Grecs ? Ironie de l’histoire, rabbi Yohanan, que l’on peut traduire par maître Jean, celui qui pose la question de qui apportera l’expiation pour les nations, est, au IIIe siècle, directeur de la yéchiva de Tibériade en Galilée, région qui est devenue, depuis, un centre spirituel de première importance pour le judaïsme. Pour une région d’où il ne pouvait rien venir de bon, avouez que c’est cocasse.

  1. Le rite des quatre espèces

C’est le livre du Lévitique37 qui prescrit à chaque Israélite, lors de la fête des Tentes, de se munir de quatre espèces végétales et, après récitation de la bénédiction appropriée, de les agiter dans six directions, apparemment en signe de reconnaissance symbolique de l’omniprésence divine, une omniprésence qui ne se limite pas à la terre d’Israël, mais qui touche le monde entier. Les quatre espèces mentionnées sont :

- Premièrement de beaux fruits, identifiés par la tradition au cédrat, une sorte de gros citron.

- Deuxièmement des feuilles de palmier-dattier.

 

32  Nb 29, 12-39

33  Le Talmud, L’édition Steinsaltz. Souca 2, commenté par le Rabbin Adin Steinsaltz, Rabbin Jean-Jacques

Gugenheim (trad.), Bibleurope, p. 225.8ss.

34  Za 14, 16

35  Souca 55b, in : Idem, p. 225.14-15.

36  Jn 7, 35

 

 

- Troisièmement des rameaux de l’arbre touffu, identifié traditionnellement au myrte, un arbuste de la garrigue.

- Quatrièmement, des rameaux de saules des rivières.

Il existe diverses interprétations du sens de ces quatre espèces, qu’il convient d’avoir en mains d’une manière très précise. La plus connue de ces interprétation se trouve dans le Midrach Rabba38. Les quatre espèces représentent quatre types de Juifs. Le cédrat, qui a la caractéristique de posséder et saveur et parfum symbolise le Juif qui pratique la justice – bonne odeur, parfum – et qui est versé dans la connaissance de la Torah – bon goût, saveur. Le myrte, dont la baie est parfumée mais insipide (les Corses en font d’excellentes liqueurs), symbolise le Juif qui pratique la justice sans même connaître la Torah. Le palmier, dont la datte est inodore, mais ô combien goûteuse, symbolise le Juif qui ne pratique pas la justice, mais qui, néanmoins, a étudié la Torah. Enfin le saule, quant à lui, il est inodore et insipide ; il symbolise le Juif qui ne pratique pas la justice et qui est ignorant de la Torah.

Ainsi, l’ensemble du peuple juif est considéré avec réalisme, et malgré cette diversité, il est compris comme une entité néanmoins unie. C’est pourquoi les quatre espèces doivent être tenues ensemble lors du rituel de la fête des Tentes. Ainsi solidaires, chacune d’entre elle comble les défauts de l’autre. Et si l’une des espèces végétales est absente ou seulement endommagée, le rituel ne peut être validé.

Un des risques inhérent à l’humanité, et pas seulement au peuple juif, c’est de se regrouper par affinités. Les cédrats avec les cédrats, c’est-à-dire les pharisiens avec les pharisiens, aux premières places dans les synagogues ; et les saules avec les saules, c’est-à-dire les prostituées et les collecteurs d’impôts, avec les prostituées et les collecteurs d’impôts, au seuil du sanctuaire, en se battant la coulpe. Le rite des quatre espèces montre que chaque type d’être humain est indispensable aux autres. La différence, loin d’être un problème, constitue au contraire la solution à nos propres manques. Et Jésus montrera, par exemple, que les prostituées et les collecteurs d’impôts ont paradoxalement quelque chose de plus que les pharisiens, un quelque chose d’autre qui fait qu’ils les précèdent dans le Royaume de Dieu.

La fête des Tentes enseigne donc que chacun est l’étranger de son prochain, que ce soit au sein d’un même peuple, avec le rite des quatre espèces, ou que ce soit au sein de l’humanité tout entière représentée par les soixante-dix nations, avec le rite de l’offrande des soixante-dix taureaux. Mais la fête des Tentes enseigne également que cette étrangeté mutuelle n’est pas un obstacle à la communion entre les humains. Au contraire, accueillir cette étrangeté en soi et chez l’autre constitue le chemin vers cette communion.

III) Accueil et hospitalité

Comment accueillir cette étrangeté, en soi et chez l’autre, c’est aborder les questions liées à l’accueil et à l’hospitalité. Et je terminerai mon exposé par quelques pistes en ce sens.

1) Le vocabulaire de l’étrangeté

Tout d’abord, je vous propose une petite liste, non exhaustive, des termes utilisés pour qualifier l’être humain porteur de cette étrangeté à accueillir. J’ai déjà utilisé le terme de pèlerin pour qualifier la condition chrétienne. Mais il arrive parfois qu’il y ait de vrais pèlerins, qui frappent à de vraies portes, et qui demandent un véritable lieu pour dormir et se restaurer, sans aller jusqu’à demander un vrai lit ou qu’on leur serve le couvert. Ces gens-là sont faciles à accueillir, pour peu qu’on n’ait pas peur qu’ils sortent le couteau. Je reviendrai sur la peur tout à l’heure. Le pèlerin est facile à accueillir, parce qu’il n’est que de passage. Même si le lendemain matin, il y a un épisode méditerranéen, il poursuivra sa route et refusera votre offre d’attendre la fin du déluge. De plus, du point de vue du pèlerin, la dépendance vis-à-vis de l’accueil ou non offert par ses hôtes peut être vécu comme une forme d’ascèse volontaire.

 

nous occidentaux, c’est la figure du strannik russe, dont l’individu le plus célèbre, mais sans doute pas le plus représentatif, est Raspoutine. Le strannik est un vagabond non conformiste, très indépendant et souvent introverti. Marqué par des luttes intérieures que certains prennent pour des troubles mentaux, le strannik vit d’aumône et d’hospitalité, et son errance constitue peut-être pour lui une forme de guérison. Le choix de vivre en strannik peut toucher toutes les couches de la population, et une rumeur, relayée plus tard par Tolstoï, prétend que le tsar Alexandre Ier n’était pas mort, mais qu’il était devenu strannik.

Puis il y a bien sûr tous les termes qui désignent les étrangers en tant que tel. L’ émigré, en référence à son enracinement initial ; l’immigré, qui indique le lieu d’accueil espéré ou effectif. Or il est significatif que ces deux vocables ont tendance actuellement à être remplacés par le mot migrant, qui ne se réfère plus ni à un lieu de départ, ni à un lieu de destination, mais à un espèce d’état intermédiaire permanent et donc désespérant. Certains sociologues proposent même aujourd’hui de remplacer le mot « migrant » par « errant », et de parler de « migrance » et non plus de « migration », car il ne s’agit plus d’un voyage d’un point A vers un point B, mais d’une errance migratoire qui souvent fait du surplace aux abords des frontières.

Parmi les étrangers de toute sorte, il y en a néanmoins un certain nombre qui sont invités. Un invité est quelqu’un de choisi, peut-être à un moment donné, avec également toute l’ambiguïté que ce choix recèle en terme de retour sur investissement. Sur le plan individuel, nos invités disent quelque chose de notre statut social. Sur le plan national, nos invitations d’étrangers disent notre besoin de main d’œuvre peu qualifiée dans les domaines où l’on n’arrive plus à trouver des nationaux, ou au contraire disent notre besoin de matière grise dans des emplois qualifiés que l’on n’arrive pas à pourvoir. Elles peuvent aussi, comme cela a été le cas récemment en Allemagne, tenter de répondre à un déficit démographique.

La catégorie du réfugié, relève, quant à elle, du droit d’asile accordé normalement à toute personne en danger dans son pays d’origine. De ce fait, contrairement à l’invité qui est choisi, le réfugié, lui, ne devrait en principe faire l’objet ni d’un choix, ni d’un tri. Or, aujourd’hui, la catégorie du réfugié est utilisée par les gouvernements non pas pour organiser l’accueil de ceux qui pourraient prétendre au droit d’asile, mais pour délégitimer les migrations dites économiques.

Enfin, il y a le terme générique de hôte, qui est porteur d’une double ambiguïté : d’une part l’hôte désigne aussi bien l’accueilli que l'accueillant, d’où le titre de notre rencontre : être accueilli, accueillir, qui offre, qui reçoit. D’autre part, étymologiquement, hospes, l’hôte, est très proche de hostis,  l’ennemi,  si  bien  que  l’on  peut  passer  rapidement  de  l’hospitalité  à  l’hostilité,  et heureusement aussi, vice versa, de l’hostilité à l’hospitalité.

2) une proximité ambivalente

Car effectivement, cette proximité entre accueillant et accueilli est bien souvent fantasmée. L’étrangeté entre l’accueillant et l’accueilli est une réalité méconnue et de l’un et de l’autre. Et face à cette méconnaissance, deux attitudes opposées peuvent prendre place. Soit on décide d’ignorer cette étrangeté en fantasmant sur un égalitarisme de principe, soit on prend en compte cette étrangeté, sans souvent bien savoir la mesurer. Et alors on fantasme sur les vertus des échanges culturels ou, au contraire, sur la méfiance que génère les différences.

La proximité entre accueillant et accueilli est aussi paradoxale. Un des éléments de cette proximité, c’est la précarité, partagée tant par l’accueilli que par l'accueillant, quoique de manière différente. Or cette proximité dans la précarité est perçue parfois comme un facilitateur de l’accueil, et parfois comme un frein. Et à ce propos, les traditions bibliques sont plurielles : Israël doit accueillir l’étranger, parce qu’il a lui-même été étranger en Egypte ; c’est la proximité dans la précarité  qui  favorise  l’accueil.  Israël  doit  se  méfier  des  mariages  mixtes,  car  des  étrangers pourraient introduire des cultes idolâtres ; c’est la proximité dans la précarité qui dessert l’accueil.

 

sur le même plan le commandement d’aimer l’étranger et l’injonction de ne pas jeter les perles aux pourceaux. Et la méfiance des femmes étrangères n’empêche pas de voir figurer dans la généalogie de Jésus Rahab, de Jéricho, et Ruth, la Moabite.

Ce paradoxe est encore le nôtre actuellement, quand l’archevêque de Cantorbury affirme que l’hospitalité aujourd’hui est l’apanage des pauvres, et qu’elle est critiquée par les riches qui se protègent39. Cela est à la fois vrai et faux. Ce sont souvent les pauvres qui, dans les associations d’entraide, donnent de leur temps pour les autres, précisément parce qu’ils ressentent l’humiliation éprouvée par l’autre comme leur propre humiliation. C’est la facette positive de la proximité entre accueillant et accueilli. Mais ce sont également les pauvres qui sont susceptibles d’être dans le rejet de plus pauvres qu’eux, dans une société précaire où il s’agit de lutter pour conserver ses acquis sociaux menacés par de nouveaux arrivants.

La peur du remplacement, bien souvent d’ailleurs irrationnelle, n’est pas en soit répréhensible. Ce qui l’est bien davantage, et cela le pasteur Michel Bertrand le soulignait lors de la dernière nuit des Veilleurs de l’ACAT à Montpellier40, c’est l’exploitation politique de cette peur du remplacement.

3) Les dysfonctionnements de l’accueil, symptômes de pathologies davantage que révélateurs de fautes

Les failles que l’on peut constater dans la manière d’accueillir et d’être accueillis sont parfois considérées comme des fautes à un supposé devoir d’accueil, devoir qui serait d’autant plus impératif si nous sommes chrétiens. De là découlent une culpabilisation et un retour des peurs refoulées, refoulées parce que considérées comme injustifiées. Ces déficiences dans l’hospitalité réciproque peuvent tout aussi être vues comme les symptômes d’un fonctionnement quelque peu pathologique. Ainsi, plutôt que de considérer le Christ comme un juge qui sanctionnerait notre manque d’accueil, on peut voir le Christ comme un thérapeute qui nous aide à surmonter nos blocages en la matière. Et c’est là sans doute l’un des rôles de la communauté chrétienne : être un lieu d’apprentissage et de réorientation de nos vies vers un accueil mutuel davantage emprunt d’humanité.

Passons en revue quelques symptômes de notre difficulté à vivre véritablement des rencontres profondes.

Enzo Bianchi41  parle de sclérocardie, du problème d’un cœur dur, comme pétrifié. Nous savons depuis la prophétie d’Ézéchiel42 qu’un cœur de pierre est un problème spirituel, un problème de relation à Dieu qui a des implications sur les relations avec les autres. Le cœur, siège de l’être intérieur, profond, de l’humain, siège de ses sentiments, mais aussi de ses désirs, de son intellect, de sa volonté et de ses décisions43, peut être sclérosé par la suffisance et par l’indifférence. Un égoïsme fondamental nous fait estimer que nous construisons notre identité sans, voire contre les autres. L’indifférence, quant à elle, peut être analysée comme un refus de compassion. Or le refus de compassion n’est pas avant tout un refus de l’autre, mais un refus de ce que l’autre provoque en moi et, partant, un refus de ce qui en moi est ébranlé par la présence, la venue de l’autre.

La manière dont nous marquons les frontières de nos différents espaces vitaux est en ce sens symptomatique. Que disent nos pas de portes, que disent les limites de nos propriétés ? Certes, toutes disent : « Là, tu quittes le domaine public, et tu pénètres chez moi ». Mais disent-ils : « Tu es chez moi, et sois le bienvenu ? » Ou disent-ils : « Là, tu es chez moi, dégage ? » Il ne s’agit pas de

 

39  Message au XXVe  congrès œcuménique international de spiritualité orthodoxe  à Bose, le 7 septembre 2017.

40  Michel Bertrand, « L’étranger, une question, un défi, une richesse ? », temple de Maguelone, 22 juin 2018

41  Enzo Bianchi, « J’étais étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25, 35), intervention au XXVe  congrès œcuménique international de spiritualité orthodoxe  à Bose, le 6 septembre 2017.

42  Ez 36, 26

43  « Cœur », in : Bernard Gilliéron, Dictionnaire biblique, Moulin, Aubonne, 1985, p. 37.

 

 

contester certaines barrières, qui sont nécessaires. Dans un espace partagé entre éleveurs et cultivateurs, la barrière permet que les troupeaux de l’un ne se perdent pas dans le champ de l’autre ou ne dévastent pas ses récoltes. Mais, dans un monde civilisé, le franchissement de ces barrières est l’objet de négociations, pour que l’éleveur puisse de temps en temps transhumer, et pour que le cultivateur puisse traverser le pâturage pour aller vendre sa récolte. Pour l’un comme pour l’autre, il s’agit alors de rester dans le chemin, pour ne pas effrayer le troupeau, ou pour ne pas piétiner les cultures. Ainsi, tout se passera bien si chacun prend le soin de fermer derrière soi le portail qu’il aura ouvert pour pouvoir passer.

Cependant, il y a des barrières qui sont de véritables murs. Et quand nos barrières franchissables deviennent des murs infranchissables, c’est souvent l’escalade, dans tous les sens du terme. Les murs deviennent plus hauts, les moyens de dissuasion de les franchir plus sophistiqués, au point que des petits malins se mettent alors à creuser des tunnels. Et là je ne parle pas que du renard qui se faufile sous le grillage pour entrer dans le poulailler. Or quand un particulier doit s’équiper d’un chien méchant pour préserver son coin de paradis, son havre de paix perd, me semble-t-il, une bonne partie de sa valeur. Et quand un État barricade ses frontières de la même manière qu’il clôture ses prisons, on peut se poser la question de la liberté réelle de ses citoyens.

Tout mur questionne en réalité notre rapport à la terre. Dans  sa traduction annoté du Midrach Rabba, Bernard Maruani écrit : Le récit de la création fait du Créateur le seul propriétaire légitime de la terre. L’homme en est au mieux le dépositaire ou sinon le « spoliateur »44. La prise de conscience de cette réalité devrait nous pousser à relativiser nos prétendus droits sur tel ou tel territoire, et par conséquent à réviser la fin de non recevoir que nous opposons à certains qui réclament un minimum de libertés.

Cependant, il n’y a pas que notre rapport à la terre qui nécessite d’être réglé sur la révélation judéo-chrétienne. On peut évoquer également notre rapport au passé. Dans la tradition biblique, deux paradigmes s’opposent : Il y a le paradigme de la femme de Lot qui, incapable de se projeter vers l’avenir, regarde en arrière et est transformée en une statue de sel45. Et il y a le paradigme inverse, celui du peuple hébreu, qui développe une culture de la mémoire, notamment autour du récit pascal fondateur, mais pour permettre un agir adéquat dans le présent, et pour inventer sans cesse un avenir nouveau.

Néanmoins, pour pouvoir vivre un présent ouvert aux autres et envisager un avenir en communion avec tous les peuples, il convient d’être guéri de toute sclérocardie, de toute sclérose du cœur. Mais il convient également de dépasser toute sclérose de l’oreille, tout ce qui nous empêche d’être à l’écoute de Dieu, de soi et des autres.

Le récit de la rencontre de Jésus avec la femme syro-phénicienne46 peut être considéré comme un modèle de cette triple écoute : Jésus semble être à l’écoute de Dieu quand il défini sa mission comme un envoi exclusif auprès des brebis perdues de la maison d’Israël. Mais le Christ va être surtout à l’écoute de la foi de cette femme, et c’est à l’écoute de cette femme et de son insistance qu’il va se rendre compte à la fois que son discours sur les petits chiens sonne faux, et que ceux vers qui Dieu l’envoie sont en réalité bien plus diversifiés qu’il ne l’avait entendu au départ. Ainsi, l’écoute de l’un mène à l’écoute de l’autre, et l’écoute de l’autre constitue généralement un détour salutaire pour parvenir à l’écoute de son moi profond. Dit autrement, l’attention à l’autre me permet bien souvent de découvrir quelque chose de nouveau en moi.

Ainsi, dans une rencontre authentique, et pour pouvoir dire qu’il y a véritablement eu accueil réciproque, il convient que chacun passe par l’acceptation de se faire connaître de l’autre dans les dimensions principales de son identité. Chacun doit alors pouvoir se dire à l’autre. C’est pourquoi,

 

 

44  Midrach Rabba. Genèse, tome I, (Les Dix Paroles), Verdier, Lagrasse, 1987, p. 34.

45  Gn 19, 26

46  Mt 15, 21-28

 

 

par exemple dans une demande d’asile, le récit de vie est important non pas tellement pour évaluer si la personne rentre dans les critères du droit d’asile, mais bien plutôt pour que le demandeur puisse verbaliser et partager avec quelqu’un, fût-ce un fonctionnaire, les difficultés voire les traumatismes de son parcours de vie.

C’est ainsi que j’ai connu un rwandais. Un jour, il m’a demandé de corriger les fautes d’orthographe du dossier qu’il allait remettre à l’OFPRA. À la lecture des pages qu’il m’avait données, j’ai vite compris que ce n’était pas mes compétence en orthographe qu’il recherchait, mais une oreille capable d’entendre son récit de vie. Beaucoup de bénévoles de la Cimade connaissent la problématique de ces récits qui commencent bien souvent par des stéréotypes au sein desquels la vérité propre des individus est absente, par peur ou par tactique. Face à la violence d’un déracinement, qui est traumatisant non seulement quand il s’agit de persécutions, mais également quand il s’agit de raisons économiques, face à la violence d’une exploitation sur les routes de l’exil, face à la violence enfin d’une répression à l’entrée de la forteresse Europe, un migrant, même économique, ne peut pas d’emblée raconter sa vie à n’importe qui. Et du coup, l’accueil qui permet de se dire, l’accueil qui permet de surmonter les peurs réciproques, l’accueil qui permet une rencontre authentique, cet accueil-là n’est pas de l’ordre du devoir humanitaire, ou du devoir chrétien, cet accueil-là n’est pas non plus de l’ordre d’une tactique, d’un business, d’un calcul économique ou démographique, mais c’est un accueil qui est de l’ordre du cadeau réciproque, car c’est un accueil qui faire grandir et l’accueilli, et l’accueillant.

4) De la méfiance à la confiance

Chez les peuples Ngunis d’Afrique australe, la notion d’ubuntu4désigne la croyance en un lien  universel  qui  connecte toute  l’humanité dans  le  partage.  À  l’opposé  de  l’individualisme cartésien du « Je pense donc je suis », la philosophie de l’ubuntu affirme « Je suis parce que nous sommes ». En Afrique du Sud, Desmond Tutu a fait de ce concept philosophique un principe théologique. Pour l’évêque anglican, les êtres humains sont des personnes parce qu’ils sont créés

« êtres en relation », à l’image du Dieu trinitaire lui-même être de relation et en relation. En opposition à l’apartheid qui visait un développement séparé – et qui, du coup, n’était pas un développement pour tout le monde – la vision du monde et la théologie inspirée par la notion d’ubuntu recherche la réconciliation, prône l'interconnexion entre tous les humains, et met en avant la générosité.

Sans doute sans le savoir, la communauté de Taizé a mis en pratique la théologie de l’ubuntu. Chaque année, elle organise une rencontre européenne de jeunes entre Noël et Nouvel An dans une grande ville. Ces rencontres sont appelés pèlerinage de confiance. Elles sont caractérisées par une organisation qui peut paraître impensable dans le monde marchand où nous vivons. Des dizaines de milliers de jeunes sont accueillis en comptant sur l’hospitalité des familles dans les différentes paroisses. Ceux qui ont fait l’expérience de ces rencontres, que ce soit comme accueillant ou comme accueilli, ne peuvent pas répondre à notre question du jour : « qui offre, qui reçoit ? » Ou plutôt si, ils peuvent répondre que chacun reçoit dans la mesure où il s’offre à l’autre. Et dans ce pèlerinage de confiance, la confiance s’expérimente très concrètement dans cette hospitalité où les reçus et les recevants ne se choisissent pas, mais grandissent mutuellement en s’accueillant les uns les autres.

Il n’y a personne qui, allant à Taizé, revient en critiquant qu’il y aurait sur cette colline de Bourgogne trop d’étrangers. La sensation d’être confronté à trop d’étrangers prend naissance quand les étrangers que nous percevons sont cantonnés dans des ghettos. Car c’est stigmatisés dans des

 

47  cf. Jeremy Punt, « Value of Ubuntu for Reading the Bible », in : Jesse N. K. Mugambi & Jannie A. Smith (eds),

Text and Context in New Testament Hermeneutics, Nairobi, Acton, 2004, ISBN 9966-888-17-9, pp. 83-111.

Jaco S. Dreyer, « Ubuntu. A practical theological perspective », in : International Journal of Practical Theology,

Volume 19, Issue 1, Berlin/München/Boston, Walter de Gruyter, 2015, ISSN (Online) 1612-9768, ISSN (Print)

1430-6921, pp. 189–209.

 

 

ghettos que les étrangers font peur, d’autant plus qu’ils peuvent développer du ressentiment d’être ainsi  ghettoïsés, ressentiment qui  peut  aller  jusqu’à de  la  violence. Or  si  on  prend  le  temps d’analyser les problèmes de nos sociétés, on se rendra compte que nos problèmes ne viennent pas tant du fait qu’il y a trop d’étrangers – le Liban compte un quart de sa population qui est réfugiée, nous sommes loin du compte – mais que, dans nos sociétés européennes, ce qu’il y a trop, ce sont des ghettos ; et pas seulement des ghettos ethniques, mais des ghettos sociaux, et peut-être même quelques ghettos de genre. Sur le plan ecclésial, nous ne pouvons pas nous contenter de nos pastorales de migrants du côté catholique ou de notre réseau mosaïc avec les églises issues de la migration du côté de la Fédération protestante de France, si ces initiatives pour aller vers les autres les cantonnent finalement dans une altérité excluante. Sur le plan des relations œcuméniques, nous ne pouvons pas nous contenter de nous accueillir mutuellement lors de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens si c’est pour mieux se retrouver entre soi le reste de l’année. Nous ne pouvons pas nous contenter de l’existence aux marges de nos Églises officielles de communautés dites inclusives, si c’est pour nous dédouaner de l’accueil de personnes différentes au sein de nos paroisses.

L’accueil, je le rappelle, n’est pas de l’ordre du devoir, mais c’est une manière d’être, et même une manière de devenir humain, davantage humain, une manière d’humaniser notre humanité qui, somme toute, en a grand besoin. Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu48, affirmaient les Pères de l’Église. Personnellement, j’adhère à cette affirmation dans la mesure où elle  exprime  un  paradoxe :  Notre  divinisation,  pour  parler  comme  les  orthodoxes,  notre sanctification, pour parler de manière plus occidentale, s’opère paradoxalement quand nous devenons davantage humain, au point de pouvoir dire : Dieu s’est fait homme, non pas tant afin que l’homme devienne Dieu, mais afin  que les  êtres  humains s’incarnent davantage, afin que les humains apprennent à devenir davantage humains. Et vu que, en protestantisme, tout est grâce, j’ajouterai qu’il s’agit en réalité non pas tant de s’efforcer à construire laborieusement notre humanité, mais bien plutôt de recevoir et d’accueillir notre humanité comme un don de la part de Dieu.

Comme le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat 49, de même l’accueil a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour l’accueil. Ainsi l’accueil de l’autre et l’accueil par l’autre n’est pas avant tout un commandement, une vertu à exercer, une ascèse à vivre, une réponse à une urgence humanitaire ; mais l’accueil de et par l’autre, c’est principalement, au sens fort du terme, un don à recevoir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

48  Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, XIX, 1 (J.-P. Migne, Patrologiæ Græcæ 25, p. 939).

49  Mc 2, 27