Dans la Grande Guerre

Les protestants du "Pays de Montbéliard" pendant la Grande Guerre à travers les réflexions des pasteurs Meyer et Dieterlen dans L’Ami Chrétien.

  

La guerre éclate parce que les hommes sont prêts à considérer que le recours aux armes est une démarche légitime. C’est un moyen d’exalter son amour propre par des agressions à l’égard de ses voisins. On peut aussi être prêt à se battre pour s’opposer aux manifestations agressives et violentes de ses adversaires. Tout cela nous rappelle que la guerre est malheureusement dans la nature humaine.

Les causes de la Grande Guerre, première guerre moderne du XXe siècle, les soldats des deux camps l’apprendront à leurs dépends, sont multiples et quelquefois peuvent paraître contradictoires.

En 1914, les démocraties libérales devaient choisir entre s’engager dans un conflit meurtrier afin de sauvegarder leur indépendance, leur intégrité territoriale et leur statut de grande puissance, ou bien accepter d’être anéanties par l’autocratie et le militarisme de l’Allemagne du Kaiser.

 

L’Ami Chrétien des Familles ne paraîtra pas pendant les trois premiers mois de la Grande Guerre. C’est le 30 octobre 1914 que paraîtra le premier numéro relatant les premiers mois de guerre. Le pasteur Meyer mettait l’accent sur le manque d’informations. Les protestants de l’époque suivent le mouvement nationaliste, et dans son éditorial intitulé « Bon courage ! En avant ! » le pasteur A. Meyer insiste sur le fait de l’hypocrisie du Kaiser qui préparait cette guerre depuis longtemps, et qui eut pour prétexte les événements de Serbie pour nous attaquer lâchement. Personne ne se croyait au bord d’une guerre aussi impitoyable, notre président était en Russie, et Guillaume II qui parlait sans cesse de paix et de Dieu effectuait une croisière en mer Noire. Tout semblait être à la paix.

 

Au cours de cette année 1914, les pasteurs se posent beaucoup de questions sur l’amour de son prochain, l’amour de Dieu, la charité et bien d’autres choses encore. H. Dieterlen rédige une première page de l’Ami Chrétien des Familles du 13 novembre 1914, sous le titre : « Que devient l’amour fraternel ». Il a du mal à contenir son émotion et parfois semble désorienté par cette guerre si cruelle et si dévastatrice, il écrit : « Parmi les tourments sans nombre que nous cause la guerre actuellement, en voici un qui trouble l’âme de tout honnête chrétien : « Que devient, dans ces affreuses circonstances, la charité ? » La charité, l’amour, la bonté, peu importe le nom employé, c’est la loi de Dieu, admirable, sainte, juste, éternelle. C’est la couronne de gloire des enfants de Dieu, qui lui-même est amour. C’est la joie de nos cœurs, leur force pour agir, leur santé, leur vie. Nous sommes des gens simples et sincères ; nous avons toujours voulu du bien à notre prochain ; la haine, la malveillance, nous n’aimons pas cela, nous le condamnons, nous le repoussons comme le péché, du poison, de la mort… »

Puis sa réflexion se focalise sur cette guerre qui a fondu sur notre pays et a troublé le plus profond de notre âme, qui a balayé tout sur son passage et fait vaciller des dogmes fondamentaux. Que va devenir l’amour fraternel ? Va-t-il sombrer et périr ? Faire banqueroute ? Succomber aux tentations du moment ? Devons-nous nous résigner à le perdre ? Pouvons-nous le garder ? Est-ce possible d’en sauver quelques lambeaux ? Ou serons-nous toujours haineux, rancuniers, méchants ? Le pasteur poursuit sa réflexion ainsi : « Ce qui est certain, et rassurant, c’est que nul n’est forcé de perdre la charité ; donc nul n’a droit d’y renoncer. On ne doit jamais sacrifier le bien du mal. ».

Un autre article m’a interpellé, c’est qu’au début de cette guerre âpre et sanguinaire, il traitait d’un sujet épineux : « Aimez vos ennemis ! ». « Il paraîtra sans doute prématuré et quelque peu osé, pour ne pas dire plus, à tel ou tel de nos lecteurs, de rappeler ces jours-ci la parole « extraordinaire » du maître : « Aimez vos ennemis ! » En temps ordinaire nous la lisons volontiers, peut-être un peu légèrement. Cela va tout seul. « Aimez vos ennemis !» Oui c’est bien cela l’Évangile. C’est magnifique ! À condition, n’est-ce pas que cette parole ne nous regarde pas directement. Cette réserve faite, nous approuvons pleinement, persuadés que, nous aussi, nous serions tout disposés, à l’occasion, à aimer nos ennemis. Tout disposés ! Vous le croyez vraiment ? Fort bien, l’occasion est là. Pouvons nous dire, aujourd’hui, que nous sommes disposés à aimer nos ennemis, à aimer les Allemands ? C’est ici qu’il s’agit de bien lire, et de voir les choses telles qu’elles sont, notre cœur tel qu’il est, et l’Évangile tel qu’il est. Or si nous regardons bien, nous serons obligés de reconnaître que les exigences de l’Évangile, très saintes et très conformes à la volonté de Dieu, dépasse absolument les capacités de notre cœur naturel. Rien, en réalité, ne nous est plus difficile que d’aimer nos ennemis et de leur pardonner, et, contrairement à ce que nous pensons peut-être, nous sommes bien plus disposés à les haïr et à leur faire du mal qu’à les aimer. Il faut pourtant les aimer. Nous ne pourrons nous dire chrétiens qu’à cette condition. »

 

Dans l’Ami Chrétien du mois de juin 1915 l’éditorial de H. Dieterlen a pour titre « Sauvons Dieu ». En parlant du nationalisme exacerbé par ce conflit, il demande à ses lecteurs de réfléchir sur un certain humanisme et de penser plus loin et percer les secrets de l’amour de Dieu. « Nous nous battons pour délivrer la France des brigands qui l’ont envahie et pour garder ce qui nous appartient. Il n’y a pas le moindre doute, pour tout esprit honnête et jugeant d’après les faits, que le droit est de notre côté, non sur la rive droite du Rhin. C’est à ces considérations nationales que s’arrêtent les pensées de la plupart des hommes. Mais, comme chrétiens, il nous arrive de regarder plus loin et plus haut, et de nous mettre en souci d’intérêts différents, dont il nous faut parler ici. D’abord il y a la famille humaine, qui n’est pas une théorie, mais une réalité, une réalité que rien ne peut entièrement supprimer ou nier. Il y a des Noirs, des Blancs et des Jaunes ; des Alliés et des Ennemis. On se dispute, on se bat, on se massacre. C’est affreux. C’est le contraire de ce que devrait être dans le fond de nos cœurs, l’esprit de famille n’a pas disparu. Il se tait, parce que ce n’est pas le moment pour lui de revendiquer ses droits et de prêcher l’amour fraternel… Après ces temps de guerre et après les difficiles années qui suivront, les membres meurtris et mutilés se rechercheront, se retrouveront et s’aideront mutuellement à faire revivre le corps épuisé de la mère universelle… Ne contrarions ni ne détruisons l’esprit de famille qui, pour le moment, est et doit être muet, mais qui, plus tard, devra reprendre la parole et ses droits éternels. Mais il faut prévoir pour l’avenir une réaction contre le mal, une poussée de vie bonne qui bousculera le mal et y substituera le bien. Ce sera la revanche du Bien sur le Mal, de l’amour sur la haine, de l’éternel sur le passager, du naturel sur l’artificiel, et de Dieu sur le Diable. Et tout en criant de tout notre cœur « Vive la France ! » disons aussi « Vive la famille humaine ! » et même « Vive Dieu ! ». Et vivons, pensons et agissons en conséquence. »

 

14 juillet 1916, H. Dieterlen publie un article en première page de l’Ami Chrétien des Familles intitulé : « L’appel de nos morts » : « Pour nos soldats morts au champ de bataille les uns font dire des messes, les autres font des services religieux. Puis viendront les monuments, pour ceux qui voudront ou pourront s’en procurer. Mais cela suffit-il ? Ces cérémonies, ces larmes et ces croix sont-elles proportionnées à ce que nos morts ont fait ? Sommes-nous d’accord avec et à leur hauteur, Quand on les enterre ou qu’on les glorifie par un service funèbre, on dit qu’on leur rend « les derniers devoirs » Que cette expression familière ne nous fasse pas oublier qu’il nous reste encore beaucoup de devoirs à accomplir envers eux, et qu’ils s’attendaient et s’attendent encore à ce que nous les accomplissions. Lesquels ? Ces morts, ces chers morts, ils ont donné leur vie pour la défense de la Patrie. Ils ont fait le suprême sacrifice pour la France, pour son présent et pour son avenir, on pourrait dire : surtout pour son avenir. Ils ont donc commencé une œuvre, au prix de leur sang, une œuvre que nous devons continuer et qui ne sera achevée que si nous nous en occupons. Ils sont morts pour la Patrie afin que nous vivions pour son bien. À ces nobles morts, nous devons répondre par de nobles vies. C’est le moins que nous puissions faire… »

 

En février 1917 H. Dieterlen dans son éditorial « Comptons sur nous-mêmes » s’appuie sur des textes de la Bible pour justifier la défense de la Patrie : « Celui que les gens appellent le doux Jésus qui prêchait aux Galiléens la confiance absolue en la Providence, leur donnant comme modèle les oiseaux et les fleurs, sut changer de langage quand changèrent les circonstances. « Quand je vous ai envoyés, dit-il à ses disciples, sans bourses, sans sacs, sans souliers, avez-vous manqué de quelque chose ? Maintenant au contraire que celui qui a une bourse la prenne ! Que celui qui a un sac le prenne ! Que celui qui n’a pas d’épée vende son manteau et achète une épée. » (Luc 22 35-36) Nous aussi, nous avons souvent pris la vie facilement, les uns parce qu’ils avaient confiance en Dieu, les autres parce qu’ils avaient confiance en la vie, en la chance ou parce qu’ils étaient légers. Nous jouissions d’une sécurité et d’un bien-être doux et chauds comme un vêtement moelleux. Maintenant, au contraire, il nous faut une épée… Loin de nous la pensée d’imiter les Allemands qui cherchent dans la Bible des paroles de Dieu pour justifier leurs iniquités et leurs cruauté… La sérénité et l’inaction sous prétexte de foi, c’était pour autrefois. Aujourd’hui nous devons compter sur nous-mêmes et agir de toutes nos forces, sans pour cela cesser de regarder Dieu avec espérance… Sans Dieu, pas d’hommes. Sans hommes, pas de Dieu. Ou si vous préférez : Pas d’hommes sans Dieu. Et pas de Dieu sans hommes… »

 

1918 sera l’année de tous les dangers, mais aussi celle de la victoire tant attendue depuis quatre longues années d’une guerre meurtrière où on se demande comment des hommes ont pu souffrir autant, et je citerai une phrase de Maurice Genevoix le grand peintre et le grand témoin de la Grande Guerre : « Ce que nous avons fait, c’est plus qu’on ne pouvait demander à des hommes, et nous l’avons fait ».

 

Le 15 novembre 1918 dans les colonnes de l’Ami Chrétien on fête la victoire et l’armistice du 11 novembre 1918 c’est A. Meyer qui laisse éclater sa joie « Gloire soit à Dieu » : « Oui, gloire soit à Dieu, en ces jours de joie profonde et intense émotion ! Sans doute, si nous sommes délivrés, si l’ennemi est chassé de notre sol, si l’Alsace-Lorraine sont rentrés dans le cercle de la famille qu’elles n’avaient jamais reniée, c’est à nos précieux soldats et à leurs chefs, c’est à nos chers alliés, c’est à Joffre, à Clémenceau et à Foch que nous le devons. Mais la main de Dieu a été sur tous ces hommes et les a élevés au-dessus d’eux-mêmes. À Dieu soit la gloire ! Nos cœurs débordent de reconnaissance et d’amour. La victoire de la paix sera peut-être encore plus difficile, en tout cas plus délicate, à remporter que la victoire de la guerre. Mais Dieu nous aidera dans la paix, comme il nous a aidé dans la guerre. En avant avec courage et confiance. Dieu est notre appui. »

Dans ce même numéro on retrouve un article sous le titre « Un bel ordre du jour » : « Le général Pétain, après l’armistice, a adressé à ses troupes un ordre du jour émouvant, duquel nous aimons à reproduire le passage suivant : « … Vous irez, en pays allemand, occuper des territoires, qui sont le gage nécessaire de justes réparations…Vous ne répondrez pas aux crimes commis par des violences qui pourraient vous sembler légitimes dans l’excès de vos ressentiments. Vous resterez disciplinés, respectueux des personnes et des biens : après avoir battu votre adversaire par les armes, vous lui en imposerez encore par la dignité de votre attitude, et le monde ne saura ce qu’il doit le plus admirer de votre tenue dans le succès ou de votre héroïsme dans les combats… »  À mettre en parallèle avec les dernières infamies commises par les troupes allemandes du général d’Arnim, devant Mézières, tandis que se concluait l’armistice, ou d’autres troupes allemandes lorsqu’elles quittèrent Bruxelles, en faisant sauter les gares alors que l’armistice était conclu. D’autres faits semblables se sont encore produits ailleurs… »

 

En un peu plus de quatre ans de conflit du 2 août 1914 au 11 novembre 1918, on peut estimer les pertes militaires des 35 pays engagés dans cette guerre à 9 ou 10 millions de morts, soit un combattant pour sept, 30 millions de blessés et mutilés. La Grande Bretagne perdra 900.000 hommes. Les nations les plus touchées seront : la France, 1.350.000 morts pour 8.400.000 poilus engagés, soit 860 par jour, l’Allemagne, 13.000.000 de mobilisés, 1.800.000 morts soit 1150 par jour, la Russie qui comptera près de 2.000.000 de victimes.

Effroyable hécatombe d’une génération sacrifiée : simples paysans, ouvriers ou esprits brillants comme Charles Péguy ou Alain-Fournier, seront tombés côte à côte. Le chiffre des naissances qui suivra la Grande Guerre sera compromis parce que les maris sont morts au champ de bataille ou des suites de leurs blessures. À la douleur des corps se joindra celle des cœurs de quelques 700.000 veuves de guerre et de leurs enfants ; des tragédies familiales sans précédent auxquelles on ne pensera pas assez.

En conclusion, on pourrait dire qu’aujourd’hui où en occident du moins, le respect et l’humanité attaché à l’état libéral s’exerçant au profit de chacun, il semblerait bien mal venu de la part de ces mêmes occidentaux de dénigrer un combat du passé qui a servi la défense de telles valeurs et a sauvé la dignité d’un péril mortel.

 

Jacques Migot

 

J’ai pu écrire ces quelques lignes grâce au fonds important de L’Ami Chrétien, des archives de Parole Image. Je remercie particulièrement Gérald Machabert et Jean-Pierre Barbier sans lesquels je n’aurais pu mener à bien cette entreprise.

 

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Publié le 10 octobre 2018

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