Eglise protestante unie de France

Région Nord Normandie

Alphonsine

Le président du conseil régional amène le synode à la rencontre d'une vieille amie

Chers Amis, chers Frères et Sœurs,

            Je suis toujours un peu gêné lorsque je tourne le dos comme ici à la modérature, mais vous le savez maintenant, j’ai l’habitude de faire ces messages en me promenant un peu. Tout simplement parce que je crois que la parole est vivante, qu’elle nous met en mouvement, qu’elle ne nous fige pas derrière des lutrins ou des pupitres. Mais, je suis un peu inquiet parce que j’avais invité quelqu’un pour qu’il vous apporte ce message et je ne le vois pas. Il n’est pas là, mais peut-être que c’est mieux comme cela ?. ..

            Non Luther n’est pas là. Vous savez maintenant tout de Luther. Dans toutes les activités qui ont été vécues cette année, ou même je devrais dire depuis 4 ans, nous avons rappelé beaucoup de choses. Peut-être nous aurait-il dit : « Vous avez fait silence sur certaines », ou alors peut-être nous aurait-il dit : « Mais c’était un peu en vase clos, est-ce que vous avez pensé à aérer la Réforme ou à vous réformer ».  Absent, je ne laisse pas la place à Luther et je ne voudrais surtout pas parler pour lui !

            Mais je suis quand même inquiet parce qu’elle n’est pas là. Non, je ne l’ai pas vue, mais ce n’est pas une surprise pour moi, je savais qu’elle ne pourrait pas venir. Et pourtant, elle aurait eu tant de choses à nous dire. Alors, comme pendant quatre ans nous avons su allègrement faire des bonds dans le passé et que cela n’a pas été trop douloureux, je vous propose de nous téléporter pour aller la voir celle qui n’a pas pu faire le déplacement jusqu’à nous. Vous êtes prêts ! Si oui, vous vous accrochez un peu à vos sièges parce que ça va secouer. Ça va être très rapide, mais soyez prêts. Vous êtes bien accrochés, fermez les yeux. Un, deux, trois ... Ça y est, nous y sommes !

Regardez cette maison, cette maison de pierre sèche, sa fenêtre, ce géranium qui donne un peu de vie. Il faut encore faire quelques pas et puis on va la rencontrer puisque vous ne la connaissez pas. Mais elle, elle vous connaît. Nous allons pouvoir ensemble lui rendre visite.      Déjà, elle nous voit arriver. Oui, je le sais, regardez bien. Derrière le géranium rouge se dessine déjà ses cheveux blancs et sa main dans ses cheveux nous dit une chose : « Ils arrivent, je me recoiffe vite », car elle est un brin coquette. Oui, elle est là, elle nous attend, nous allons pouvoir la rencontrer. Nous nous approchons lentement. (on frappe).

Elle nous invite à rentrer. Suivez-moi. La pièce est un peu sombre, je vous l’accorde. Mais par cet après-midi d’automne, le soleil éclaire son visage. Elle est là dans l’embrasure de la fenêtre, occupée à tricoter un énième chandail. Elle est là dans cette maison où elle est née le 14 janvier 1914.

Elle est là Alphonsine !

            Elle a des choses à nous dire. Alors ne mettons pas trop la pagaille chez elle. Elle aime que tout soit bien rangé. Soyons attentifs. Elle prend le temps de ranger son tricot. Plantant les aiguilles dans la pelote de laine, se baissant un peu pour les déposer dans le panier au pied de son fauteuil. Et puis, toute interloquée de nous voir si nombreux chez elle, elle nous demande : 

- « Mais que faites-vous là ? »

- « Vous avez quelque chose à nous dire »

- «  Moi, quelque chose à vous dire ? Je ne vois vraiment pas »

- « Moi non mais elle, oui elle a quelque chose à nous dire. »

 Alors, elle tend le bras et sur le rebord de la fenêtre, elle saisit ce gros livre recouvert de cuir. Elle le porte jusqu’à ses genoux, le dépose sur sa blouse noire. Ses mains parcheminées caressent la couverture.

- « Oui, chers Amis, elle a des choses à vous dire. »

- « Ma Bible, ou plutôt la Bible de cette maison. Elle y est entrée, c’est difficile à dire. La première date manuscrite que l’on y trouve inscrite est 1562. Elle est donc entrée dans cette maison en 1562, ou peut-être un peu avant. Et depuis elle n’a jamais quitté cette maison, tout comme ma famille qui n’a jamais quitté cette terre. Alors vous voyez, cette Bible que je caresse un peu, elle en a des choses à nous dire. Commençons par cela. Elle m’unit à Dieu, elle m’unit à mes frères et à mes sœurs dispersés de par le monde, elle m’unit à ma communauté que je ne peux plus rejoindre avec mon grand âge, elle m’unit au monde parce qu’elle me parle du monde. Oui, elle me parle de Dieu, elle me parle de mes frères, de mes sœurs, elle me parle du monde. Elle est mon lien avec…

De sa main déjà un peu fatiguée, Alphonsine ouvre sa Bible. La page est blanche et pourtant elle ne va pas plus loin. Déjà là, elle a des choses à nous dire ? Pourtant la page est blanche.                                                       

- « Celle-là oui, regarde. »

Alors elle saisit la main de celui d’entre nous qui est près d’elle et elle lui fait caresser cette page. Et en passant son doigt à l’endroit où se rejoignent le papier et la couverture, la Bible parle. Une déchirure, une absence. Oui, déjà là, il y a un message pour toi, un message pour nous.

- « Vous savez, nous dit Alphonsine, ces premières blanches qui ne servent à rien si ce n’est à l’auteur de rajouter quelque chose à son écrit, sur cette page blanche autrefois on y inscrivait le nom de tous ceux et de toutes celles qui habitaient dans la maison, leur date de naissance, de leur baptême, de leur mariage, de leur mort. Et quand les soldats du roi, à la fin du XVIIe siècle, sont arrivés pour nous menacer, alors il nous a fallu choisir : prendre le risque de les faire tous arrêter, prendre le risque d’en oublier un dans notre mémoire. Regardez, vous voyez cette déchirure, elle est signe de ce qui nous a permis en famille alors de passer de la peur à la confiance, de la peur des dragons du roi à la confiance placée en Dieu, de la peur à la confiance

- Au fait, c’est pas écrit dans notre dernier texte voté à Lille ? », s’interroge Alphonsine.

 

Nous lui confirmons que si, c’est bien écrit dans notre déclaration de foi.

-« La Bible avant même d’en avoir lu un mot nous dit : passe de la peur à la confiance. Tu vas trouver là de quoi t’aider à grandir dans la foi, à reconnaître ce Dieu qui te fait confiance et à qui tu peux faire confiance. Mais aussi reconnaître en chacun de tes frères, de tes sœurs, un homme, une femme digne de confiance. 

- Vous là-bas au fond, mettez un peu de bois dans le feu de la cheminée sinon ce soir j’aurai froid. »

            En disant cela, elle a commencé à feuilleter la Bible. Elle est arrivée au livre des psaumes. Ah ! les psaumes. Elle nous en montre deux, le 47 et le 23. En face du 47, une liste de dates dans la marge : 1598, 1733, 1787, 1918, 1944 et bien d’autres.

- « A ces dates, dans cette maison, dans notre famille, on a ouvert la Bible pour se réjouir avec les nations, mais avant toute chose, on a voulu se réjouir face à Dieu, Lui qui à ces moments-là nous faisait passer de la persécution à la liberté, de la guerre à la paix. »

Et puis au psaume 23, il y a une liste innombrable de noms, des prénoms même.

- « Et oui, ce sont celles et ceux pour qui, sous le soleil ou sous la pluie, dans le vent, les pieds dans la neige parfois, ceux pour qui au bout du jardin là-bas, sous le châtaignier, vous voyez à travers la fenêtre sous le châtaigner là-bas, ceux pour qui on a lu ce psaume 23. Une tradition, diront certains, mais pour nous une façon de trouver consolation au moment où ils retournaient à la terre. Les psaumes, ils sont là pour nous aider, oui, nous aider à passer du désespoir à l’espérance. Cela aussi c’est écrit dans notre dernière déclaration de foi. »

             Alphonsine a besoin de reprendre un peu son souffle. Que d’émotions ! Et pour nous, peut-être, que de découvertes ! Au fil des pages, nous remarquons qu’il y a une multitude de mots. Certes, ceux de l’imprimeur, la parole de Dieu lorsque l’Esprit anime les mots des hommes. Mais aussi, dans les marges, sur toutes les marges, des gribouillis innombrables, à peine lisibles, qui nous disent combien le monde a évolué. Certaines, on le voit, sont à la plume d’oie qui a griffé le papier. D’autres, on le voit, à la plume sergent-major mal maîtrisée, avec un beau pâté. D’autres, au crayon de bois, certaines au Bic. Et puis, probablement, un arrière-petit-fils, une arrière-petite-fille a même stabiloté au fluo. La Bible, lorsqu’elle est ouverte, lorsqu’elle est méditée, lorsqu’elle est commentée, accompagne toutes les générations et se fait à toutes les modernités. Dans les marges, si l’on avait le temps de lire tous les commentaires, certains se contrediraient. Il y en a même un intéressant à la plume sergent-major : une affirmation avec trois points d’exclamation, rayée : « Non, c’est plutôt… », et une autre affirmation du même auteur. Face à la Parole de Dieu, accepter de la laisser parler et accepter peut-être parfois de se tromper lorsqu’on en parle. Sur cette page de Bible, comme sur beaucoup dans la Bible d’Alphonsine, la Parole de Dieu côtoie la parole des hommes et parfois on ne sait plus qui parle.

- « Vous pouvez mettre un peu de lumière parce que le soleil a baissé et je n’y vois plus très bien. Merci. »

Pendant ce temps, elle était arrivée aux Evangiles, les rencontres de Jésus. Et là, sa main se pose, cachant presque le texte, comme si elle ne voulait pas que l’on voit, comme si elle ne voulait pas que l’on sache. Cette page est toute fripée, beaucoup de larmes y sont tombées. Un texte y est encadré. Un seul prénom dans la marge : Sébastien.

-  « C’est mon petit-fils.  Ah ! Il était doué, il était en 8e année de médecine. Il est venu l’été pour réviser. Il a voulu aider son papi à remettre quelques lauzes sur le toit, il est tombé. Ah ! Il n’est pas mort, mais il ne s’est pas relevé. Le diagnostic a été direct : il ne marchera plus. Il faut réapprendre à vivre. Mais que lui dire à ce moment-là. Comment lui parler encore de Dieu, du Dieu qui l’aime, du Dieu qui sauve, du Dieu qui protège et qui garde. Moi, je ne savais pas quoi dire. Alors, j’ai ouvert ma Bible et j’ai demandé au Christ de le visiter. Et j’ai pleuré, beaucoup pleuré. Jésus et le paralytique : je l’ai lu, je l’ai relu. Lui, Jésus, il a osé lui dire : Lève-toi et marche, et ça a marché. Mais moi, je n’allais pas lui dire ça à Sébastien au cas où ça ne marche pas. Alors oui, j’ai pleuré sur cette page. Jusqu’au jour où en la relisant pour la énième fois, je me suis dit : mais le miracle, il n’est pas là, ce n’est pas qu’il marche, c’est qu’il soit porté. C’est qu’il y ait autour de lui quelques amis pour avancer dans la vie, pour avancer vers le Christ. Et ça, j’ai osé le dire à Sébastien : il y aura toujours à côté de toi des amis pour te faire aller un peu plus loin dans la vie. Ah ! Aujourd’hui, Sébastien il n’est pas grand chirurgien, mais il est toujours médecin au village dans son fauteuil, ça ne gêne personne.

Je vais vous montrer deux autres versets qui me semblent importants pour vous. Il y a celui-là, puis il y a celui-là. Vous ne remarquez rien ? Face à ces deux versets soulignés, la même liste de noms et la même liste de dates, quel mystère !  Antoine 1724… Georges 1941… Judith 1943… Dieudonné 1997, Yasmine 2016. Ces noms et ces dates écrits à l’identique face à deux versets. Allez, vous êtes trop loin pour voir ce qu’il y a écrit, alors je vais vous les lire : « Soit sans crainte, frappez et l’on vous ouvrira. » La Bible dans cette maison, elle nous a aidés à apaiser et à ouvrir lorsque l’on a frappé à la porte. Antoine, un prédicant du Désert, on l’a caché autrefois, longtemps et de chez nous il a parcouru toute la campagne pour célébrer Dieu à la barbe du roi !  Georges, un communiste bon teint, chef du maquis, on l’a caché lorsque la Gestapo est descendue au village. Judith, 4 ans, juive, on a évité qu’elle parte pour Drancy, on l’a cachée. Dieudonné, Béninois sans papiers, on l’a caché lorsqu’ils l’ont cherché. Yasmine, syrienne, on ne la cache pas, mais elle a frappé et elle a besoin d’être apaisée. « Soit sans crainte, frappez et l’on vous ouvrira. » Vous savez souvent on pense être celui qui va frapper, on oublie qu’il faut qu’il y en ait qui ouvrent. Nous, ici, on a essayé d’ouvrir lorsqu’on a frappé. Et ces versets, et ces visages qui nous ont rejoints, ils nous ont permis de passer de la résignation à la résistance. Vous souriez, oui. »

Une voix dans l’assistance : « C’est dans notre dernière déclaration de foi ».

- « Ils ont élargi l’espace de cette maison, ils l’ont ouverte au monde. Ah ! Je le sens il se fait tard, vous allez me dire on s’en va, mais je veux encore vous montrer un truc. Vous vous souvenez tout à l’heure, il y a une page que je n’ai pas pu vous montrer parce qu’on l’avait arrachée. Eh bien je vais vous en montrer une autre. »

Alphonsine avant de refermer la couverture s’arrête sur la dernière page de la Bible.

- « C’est aussi une page blanche mais l’auteur n’y écrit jamais rien en dédicace. Alors nous, avec notre mémoire on y a écrit notre arbre généalogique. Il ne manque pas grand-chose : deux noms, trois ou quatre dates, mais on remonte quand même jusqu’à 1617. Des noms, des dates, trois pour ceux qui sont morts, deux pour ceux ou celles qui sont encore en vie, une seule pour ceux qui sont encore tout jeunot. La date commune à tous c’est leur naissance. La date présente qui est parfois absente, c’est la mort. Mais la date du milieu à quoi correspond-elle ? »

« Alphonsine dis-le nous, à quoi correspond-elle ? »

- « Allez faites un petit effort. Observez un peu. Vous remarquerez que cette deuxième date se situe entre le cinquième et le septième anniversaire généralement. Ça devrait vous donner un indice. Pour moi, regardez : 22 décembre 1919, presque pour mes 6 ans. Eh bien, je vais vous le  dire : cette date… c’est celle… du jour… où… dans cette pièce… (Alphonsine fait durer le plaisir, elle jubile) près de la cheminée généralement… alors que dehors il fait sombre…. c’est le jour… où… pour la première fois… nous lisons à haute voix la Bible pour toute la famille. Pour moi : le 22 décembre 1919. Et depuis ce jour-là, vous ne me croirez peut-être pas, mais je l’ai lue tous les jours. »

Emotion, silence, admiration, action de grâce. Alphonsine referme la Bible, la pose sur le rebord de la fenêtre, en relevant la tête ses yeux sont quelque peu embués, elle sourit.

- « Ah ne pensez pas que je sois extraordinaire, moi aussi j’ai mes petits péchés, un peu d’orgueil, parce qu’au fond de moi, vous savez ce que je désire : je désirerais bien vivre encore deux ans pour fêter mon centenaire de la lecture de ma Bible. »

- « En effet, Alphonsine, il se fait tard. On vous a déjà pris beaucoup de temps et puis nous il faut se téléporter à Merville pour vivre un synode. Alors on va vous laisser. »

- «  Oh pas comme ça. »

 Alphonsine veut dire encore quelque chose :

- « D’habitude… non… je ne vais pas vous demander de me lire un passage de la Bible, parce que c’est ce qu’on vient de faire. Alors, on pourrait peut-être chanter un refrain ? Vous voulez qu’on essaie celui-là : « Compte les bienfaits de Dieu, mets les tous devant tes yeux, tu verras en adorant combien le monde en est grand. »

(Le synode chante avec Alphonsine « Compte les bienfaits »)

Nous voilà sur le chemin. Nous sentons dans notre dos le regard d’Alphonsine se poser sur nous comme une bénédiction. Maintenant que nous l’avons laissée, soyons assuré qu’elle prie pour nous, c’est son ministère, son grand ministère.

Alors chers Frères et Sœurs, Luther nous aurait peut-être dit : Sola scriptura, étudie, travaille, réforme, accroche-toi à tes convictions, entre dans le débat…

Alphonsine nous a dit : vit avec la Parole, abandonne-toi à l’Esprit qui la féconde et lui donne de porter fruit dans ta vie et par ta vie dans la vie du monde, ne baisse pas les bras, inlassablement croit, espère, vit, oui inlassablement entre en confiance si tu as peur, résiste si la résignation pointe dans ton cœur, espère si le désespoir est à ta porte.

              Merci Alphonsine ! et merci à vous de m’avoir accompagné pour visiter ce soir Alphonsine.

 

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Publié le 29 novembre 2017

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