Message du président du Conseil Régional

Message d'ouverture du synode en distanciel de l'EPUdF Nord Normandie

Chers amis,

 

Je dois vous dire franchement que je me sens enfermé dans mon petit écran et que, passez-moi l’expression, « j’ai les boules », parce que je ne peux pas aller et venir comme vous en avez l’habitude, parce que je ne peux pas sentir l’ambiance de la salle, parce que j’ai l’impression de me parler, et que je n’entends que ma seule respiration, et parfois une voiture qui passe devant la fenêtre de mon bureau. Que cela est frustrant ! Comment vivre, vous apporter et partager avec vous un message ? Comment peut-il vous rejoindre ? Je le sais, les ondes sont formidables et quand la technique marche, les ondes vont parfois plus vite que le regard échangé si nous étions dans la même salle.

Mais ce qui m’interroge le plus, c’est comment appréhender le virtuel, le distantiel, à la lumière de notre théologie de l’Incarnation et de notre ecclésiologie du Présentiel ? Car s’il y a bien quelque chose qui rend singulière l’Eglise au cœur du monde, c’est que sa théologie, son idée maîtresse est celle de l’Incarnation et que cette incarnation se prolonge inéluctablement dans du présentiel.

Depuis un an, notre présentiel est réduit, mais notre théologie de l’Incarnation, elle, reste la colonne vertébrale de notre parole en Eglise et de nos adaptations pour vivre l’Eglise. Nous avons découvert et nous sommes entrés, disent certains, dans une nouvelle ère, celle du virtuel apprivoisé, dompté. Mais là encore, cela me pose une question : les palliatifs, dont nous nous sommes saisis dans l’urgence, seraient-il les réalités d’un nouveau monde ? Certains le croient, certains peut-être l’espèrent, certains essayent de s’en persuader, mais, si vous voulez mon sentiment profond, ce monde serait alors à mes yeux un triste monde. Triste monde du partage d’écran, vidé du partage du verre de l’amitié. Triste monde de la joie de se voir, mais privé du ressenti de la chaleur de l’autre. Triste monde où l’on trinque de loin, mais où l’on ne partage plus le même gâteau.

Ce monde est-il nouveau ? Il est quelque peu nécessaire, nécessaire dans l’urgence, mais ne nous y trompons pas, ce monde est vidé de toute intimité émotionnelle. C’est le monde d’un temps nécessaire, c’est le monde de l’urgence, mais c’est aussi et je crois surtout -Andrew a déjà employé ce mot dans son introduction -, le monde de la frustration, de l’impatience, car, à l’image des grands parents qui, à longueur de journée ou d’interviews télévisés, nous disent leur impatience de serrer dans leurs bras leurs enfants, leurs petits-enfants, de les embrasser, nous sommes nous aussi en Eglise, avides de pouvoir partager, comme nous y invite l’apôtre Paul, le saint baiser de la fraternité. Oui, ce monde avec lequel nous nous débrouillons pour pallier les impossibilités et pour assumer l’essentiel, ce monde n’est pas le magnifique nouveau monde rêvé, en tout cas à mes yeux. 

Alors j’aimerais que l’on fasse, avant d’aller plus loin, un petit retour il y a vingt ans. Nous sommes en 1999, l’an 2000 approche. Tout le monde est dans la peur, tout le monde est dans la crainte d’un virus informatique, d’un bug à l’échelle mondiale, qui viendrait détruire tout ce que l’Homme a pu créer, tout ce que l’Homme a pu offrir pour se doter de l’illimité, pour sortir de son petit lieu pour toucher l’universel en un instant, en un clic. Tout le monde, rappelez-vous, avait peur des ordinateurs qui s’éteignent à 0 heure 00, du 1er janvier 2000. Et le bug n’a pas eu lieu. Et l’Homme en est sorti en criant victoire : « Ma créature, ma création a tenu le coup ! Ma machine a résisté ! Il n’y a pas eu de bug, maintenant je sais que je peux vivre en paix ! »

En 2019, l’Homme avait peut-être un sentiment de supériorité, d’invulnérabilité. Rien ne pourrait l’atteindre. Mais voilà, il n’était pas attendu celui-là. Un virus est apparu et lui n’a pas mis à mal le matériel, il n’a pas mis à mal ce que l’Homme a créé, mais il a mis à mal l’Humanité dans son essence même, sa capacité à vivre en relation grâce à un de ses sens, le toucher, devenu un sens à bannir. L’Homme s’était préparé au virus informatique en 1999, l’Homme n’était peut-être pas prêt au virus bactériologique venant le toucher au cœur de son existence en 2019.

Très vite, l’homme a dû réagir. Il y a eu la peur, l’insouciance, l’inconscience. Il y a eu des sentiments de vouloir maîtriser ou de pouvoir maîtriser, il y a eu aussi la méthode coué, tout va bien, on est meilleur que les autres. Il y a eu très vite les oppositions d’idées, la pression des lobbies. Il y a eu quelque part la perte de l’agir en neutralité pour le bien commun. Chacun a voulu préserver ses prés carrés, chacun a fait le listing de ses essentiels et de ses non essentiels, mais essentiel pour qui ? non essentiel pour quoi ? Et il me semble que l’Homme, au-delà de tout ce qu’il a pu perdre en liberté, en relation, en simplicité de vie à cause de ce virus, a perdu aussi de sa sagesse et arrive, aujourd’hui, difficilement, à demeurer ferme dans la persévérance et dans la collégialité. L’individualisme n’a fait que croître depuis un an. Bien sûr, il y a eu beaucoup d’initiatives de solidarité, de fraternité, de bienveillance, mais dans les grands discours il y a, je trouve, beaucoup d’individualisme. Et lorsque l’on perd, lorsque l’on prend le risque de perdre la persévérance et la collégialité, alors les situations en viennent à s’enliser, les tensions apparaissent entre les sachants et les savants, les révoltes grondent, les injustices grandissent, les fragilités mettent à terre les plus forts, anéantissent les plus faibles.

Nous sommes aujourd’hui devant un défi, un défi de société, un défi au sein duquel en Eglise nous avons notre spécificité de parole, même si parfois certains voudraient confiner la parole de l’Eglise dans le domaine du privé. Car à l’image de chacun, de chacune, et non pas uniquement ici en France, mais partout dans le monde, car il y bien aujourd’hui une envie mondiale, celle de retrouver une vie plus sereine, retrouver la liberté des gestes, non plus confinés dans un écran d’ordinateur, la liberté de planifier des agendas sûrs sans aller d’adaptation en adaptation, le besoin d’être et de faire société et Eglise ensemble, d’être et de vivre l’Eglise en communautés rassemblées, d’incarner réellement le corps du Christ. Car l’Eglise est bien cela, elle est le corps du Christ incarné, Parole faite chair. Mais avec quelle colonne vertébrale ? Car finalement, nous vacillons avec un monde qui vacille, les questions du monde sont les nôtres intimement, nos envies de voir nos propres prés carrés préservés sont les nôtres…

Que de discussions pour savoir la jauge pour les célébrations, chacun sur le terrain en fonction de son lieu pensant qu’il pouvait faire mieux, que lui pouvait avoir plus. Quelles interrogations aujourd’hui lorsque les écoles réouvrent, mais les écoles bibliques ne peuvent se tenir à plus de six en présence. Oui chacun, chacun a des règles qui sont dictées par une identité, une identité qui a ses richesses, ses pauvretés, ses avantages et ses inconvénients. Alors nous pouvons passer notre temps à revendiquer. Mais ne prenons pas tout notre temps à revendiquer, car il y a une urgence, celle d’être présent et d’apporter une présence. C’est ce que nous avons essayé de faire depuis un an, en réadaptant nos cultes, et puis, lorsqu’on s’est senti un peu plus costaud, nos études bibliques, et puis nos catéchèses, et puis finalement beaucoup de choses qui ne nous satisfont pas, mais qui nous rendent présents.

Certains, comme moi, ont été surpris de voir que parfois au culte du dimanche matin, en visio-conférence, il y avait plus de monde que sur les bancs du temple en présentiel. Cela doit nous interroger, cela doit nourrir nos réflexions à venir. Mais avec une colonne vertébrale solide. Cette colonne vertébrale, je la trouve personnellement, et c’est le verbe que je voudrais vous laisser au cœur de ce message, je la trouve dans un verbe qui revient très souvent dans le Premier Testament, dans les Evangiles, dans les lettres de l’apôtre et des apôtres, c’est le verbe demeurer. Alors que nous avons été assignés à demeure, alors que l’on nous a en quelque sorte cloîtrés chez nous, espérons-le pour le bien commun, en tout cas vivons-le comme ça lorsque nous avons à le vivre, n’oublions pas comme nous y invite l’évangéliste Jean, n’oublions pas de demeurer avant toute chose en Christ comme Il demeure en nous. Le Christ n’est pas confiné en nous et nous ne sommes pas confinés en Lui, Il demeure en nous, Il vit en nous et nous vivons en Lui.

C’est au moment où nous ancrons notre expérience de vie dans cette conviction que le Christ demeure avec nous et nous avec Lui, que nous pouvons alors répondre au cœur du monde à l’exhortation de l’apôtre Paul : « Demeurez fermes dans la grâce… dans la bonté… et dans la foi ». Car il n’y a pas chers amis de palliatif à la grâce, elle seule demeure source intarissable de bénédictions et d’espérance. Il n’y pas de palliatif à la bonté de Dieu et à celle que nous dispensons aux autres en Son nom, elle seule demeure élan qui ouvre à la rencontre de l’autre et à la solidarité. Il n’y pas de palliatif à la foi, elle seule demeure source de vie éternelle, fruit de l’Esprit qui lui aussi demeure en nous et fait de nous des bienheureux au sens des Béatitudes.

Chers amis, est-ce que nous réalisons qu’alors que pour nos vies personnelles, nos vies ecclésiales, nos vies professionnelles, il y a quelques palliatifs autour de nous qui nous aident à traverser les épreuves, les difficultés, réalisons-nous que dans notre spécificité de chrétiens, de témoins du Christ, d’Eglise au cœur du monde, nous n’avons pas à chercher de palliatifs, car la grâce demeure, la bonté de Dieu demeure, la foi demeure à l’image du Christ qui demeure en nous comme nous demeurons en Lui. C’est là je crois que doit s’ancrer notre témoignage, notre présence au monde, dans cette conviction que si un virus a pu nous séparer les uns des autres, que rien, rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ. Nous le confessons, nous le proclamons, nous le chantons quand tout va bien, alors vivons-le quand tout ne va pas si bien. Car c’est à notre manière de vivre, c’est à nos actes, à nos paroles que le monde reconnaîtra ce que nous sommes. Le monde pourrait nous dire si nous tremblons comme lui : « à quoi servait tes beaux discours, tes belles exhortations, tes belles confessions de foi, si, avec moi, aujourd’hui, tu ajoutes de la peur à la peur, si avec moi tu ajoutes de la cacophonie à la cacophonie, des prédictions aux prédictions, de fausses vérités aux fausses vérités, des promesses que tu ne pourras pas tenir… » Oui chers amis, réfléchissons et ayons cette conviction qu’il nous faut toujours approfondir notre manière de vivre en vérité, surtout lorsque le monde traverse des turbulences

Alors essayons, essayons encore comme nous avons essayé de le faire durant cette année écoulée, essayons contre vents et marées, essayons de faire taire les prédictions de « bout du tunnel » qui toujours fuit devant nous. Oui ! Il y aura un bout du tunnel ! Mais nos sociétés ne peuvent pas en voir l’advenue toujours reculer parce qu’on leur donne des dates et qu’à chaque fois on leur dit : « c’est encore la semaine prochaine qui sera cruciale, c’est encore le mois prochain qui sera crucial ». Il y aura un bout du tunnel. Mais essayons au nom de l’Evangile, au nom du Christ qui vit en nous, et quelque part un peu par nous au cœur du monde, essayons d’apporter non l’angoisse mais l’apaisement, non le savoir relatif mais le croire suggestif, non la précipitation mais la patience. Assumons l’incertitude d’aujourd’hui, en laissant nos convictions y demeurer et y porter fruit par l’Esprit. Car le Christ nous garde debout, relevé, ressuscité, nourrit notre communion, demeure chez nous et en nous, et non dans des tabernacles immobiles.

 



Alors chers amis, autour de trois affirmations de la Déclaration de Foi de notre Eglise, retrouvons cette joie d’espérer. Gardons cette joie de vivre, ne cédons pas aux peurs, demeurons fermes dans la confiance en un monde réellement nouveau celui-là, le Royaume promis. Ne cédons pas à la résignation, demeurons fermes dans la résistance à la morosité ambiante. Ne cédons pas au désespoir, demeurons fermes dans l’espérance comme Abraham, espérons contre toute espérance. Oui incarnons, incarnons cette assurance de la foi, le Christ nous y aide, l’Esprit le réalise par la volonté du Père. Et comme le dit l’apôtre Paul, espérons ce que nous ne voyons pas, attendons-le avec persévérance. Ce n’est plus le moment de le dire uniquement, c’est le moment de le vivre.

Je vous remercie pour votre attention visuelle et auditive.

Pasteur Olivier Filhol

Depuis Amiens le 27 février 2021







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