Méditation du soir (aumônerie synodale 16 novembre 2013)

Après avoir fait tout le chemin que nous avons entrepris depuis ce matin, nous sommes peut-être heureux de nous dire pour une fois : « je vais essayer de ne pas regarder en arrière »… C’est donc dans cette disposition-là, qu’il nous sera peut-être plus facile d’entendre ce soir ce passage de l’Evangile de Luc, chapitre 9, les versets 57 à 62.

Lecture Luc 9, 57 à 62

Texte dans son contenu quelque part difficile et déroutant. Suivre Dieu, est-ce oublier sa famille ? Pas sûr, c'est regarder devant et choisir la vie, c'est annoncer et faire vivre concrètement le Royaume de Dieu.

Suivre Jésus, c'est effectivement accepter de quitter un certain confort, c'est être fidèle au Christ, c'est se tourner vers un avenir que nul ne maîtrise, c'est apprendre à nous redire et à dire l'espérance du Royaume de Dieu.

 

« Nos versets mettent en scène [...] des disciples potentiels, des postulants, des aspirants, des candidats.

            Ce que Jésus leur dit est, à première vue, effrayant, insupportable, révoltant. N'avons-nous pas un besoin impératif de reposer parfois notre tête [comme ce soir] ? N'avons-nous pas le droit de veiller nos morts, surtout les plus proches ? Notre responsabilité n'est-elle pas directement engagée à l'égard de nos conjoints, enfants, parents, amis, collaborateurs, employés ou patrons ? A mon avis, notre texte ne répond pas à ces questions, du moins pas dans un premier temps. Il aborde un autre thème, pose une seule et même question : comment s'établit, doit s'établir notre relation au Christ et, partant, à Dieu ? Les trois candidats ont, comme l'on dit, de bonnes dispositions. Ils ont le désir, exprimé ou non, de vivre en compagnie de Jésus. C'est déjà quelque chose et, pourtant, ce n'est pas encore ce qui convient. Pour deux raisons : d'abord parce que la volonté doit encore faire passer ce désir de l'expression à la réalisation; ensuite, parce que l'intelligence doit encore comprendre ce que, dans la réalité, ce rêve de compagnonnage signifie en son exigence et en sa promesse.

            Et c'est là que les images sont parlantes : offertes aux aspirants hésitants et bien intentionnés, en leur dureté, elles sont aussi des marques d'amour. Si tu veux "partir" avec moi, dit Jésus au premier aspirant, tu dois t'attendre à une existence chrétienne adulte, privée des protections maternelles tant désirées; à une vie de foi, qui impose une rupture intellectuelle et existentielle avec le passé, les ancêtres, les racines, la tradition, ce que le père représente, précise-t-il au second candidat; à une suivance, qui dise adieu à tout environnement social, exclue la nostalgie et refuse l'âme tiraillée, divisée, une moitié tournée vers l'avant du Royaume, l'autre attirée par l'origine idéalisée, le passé avantageusement connu, annonce-t-il au troisième.

            Mais pourquoi tous ces abandons ? Dans l'immédiat, même pas pour un bénéfice. Au contraire, pour une vie qui ressemble à celle de Jésus dont on connaît l'issue. Itinérance sans repos. Rude activité de témoignage. Labeur sans distraction.

            Et pourtant, après la séparation qui marque une perte et après la marche qui correspond à une peine, la destination promise interdit de concevoir cette décision en faveur du Christ comme un geste masochiste ou stupidement doloriste. [...] Le règne de Dieu est non seulement au bout de nos sillons, mais déjà dans le ton de nos propos, et même dans les plaies de nos adieux.

            Devenus disciples, nous restons dans le monde. La vie chrétienne n'est pas à côté de la vie. Une fois pris dans la suivance, nous allons redéfinir- et le texte indirectement nous aide à le faire - notre relation, cette fois-ci chrétienne, à nos parents, à notre passé et à notre présent social, familial ou professionnel. Ce réseau de relations ne sera plus déterminé par des processus inconscients, des hérédités contraignantes ou des nécessités sociales, mais deviendra un terrain éthique, où pourront et devront se déployer notre liberté, notre affection et notre responsabilité."[1]

 

Merci à François Bovon, ce théologien décédé au début de ce mois de Novembre, pour cet éclairage qui nous aide à regarder devant nous et notre nuit de sommeil. Car, comme l’écrivait un autre théologien, Paolo Ricca :

 

« Pourquoi celui qui regarde en arrière n'est pas fait pour le Royaume de Dieu ? Pour une raison très simple, que voici : le Royaume n'est pas en arrière, il n'est pas derrière nous, il n'est pas dans le passé. On peut tout y trouver, sauf le Royaume de Dieu. Et pourquoi le Royaume de Dieu n'est pas dans le passé ? Parce que le Royaume est proche, il est devant nous, il est autour de nous, il est même en nous, mais il n'est pas derrière nous. Celui qui regarde en arrière ne le verra jamais. Le Royaume de Dieu n'est pas dans le passé, parce que c'est l'inédit, la surprise, le nouveau, l'inattendu, l'inespéré, c'est le Dieu qui vient, qui approche, qui frappe à ta porte, qui va commencer une histoire nouvelle. Jésus veut donc, en ce jour, nous rendre équipés pour le Royaume de Dieu. »

 

Que la Grâce de Dieu soit sur vous pour vous aider à marcher dans ses voies, recevez tout son pardon, sa bénédiction pour aller en paix, dans la joie, dans l’amour. C’est ce que je vous propose de partager en posant la main sur l’épaule de vos voisins en chantant ce dernier chant de bénédiction :

 

[1] François Bovon, L’Evangile selon Saint Luc 9,51-14,35, Commentaire IIIb, Labor et Fides, 1996, p.45s.